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Crepuscule du soir

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la nuit je mens, à Paris je me fonds

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MessageSujet: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 12:57

Crepuscule du soir
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.


La pluie qui offrait au monde ses larmes épicées de pollution. Le bruit du moteur, la mécanique qui vibre sous les mains, entre les cuisses. La vitesse qui rend ivre. Le risque qui charrie dans le sang une pulsation bienheureuse. La vie qui s'écoule, le temps d'un clignement de paupières. La sensation d'être en vie, quand sous les devants humains, dessous la mascarade se cache une éternité putride et décharnée. Les kilomètres qui défilent, et l'accélération qui éclate. Son casque semble être une armure, semblable à ses ailes dans son dos, camouflées sous son cuir noir, sous son tee-shirt, sous ses travestissements d'homme. Une entité qui le dépasse. Les gouttes jaillissent plus fort, le temps de la hâte. Priam plisse ses paupières sur ses iris sombres. Les risques sont grands, et le ciel ne semble pas vouloir arrêter ses pleurs. Par réflexe, peut-être dans l'optique de son devoir de gardien, il détourne ses voies, il part dans une chasse où l'objectif n'est pas le carmin écarlate et liquide.

Les roues glissent sur l'asphalte humide comme une peau neuve, noire de goudron et pleine de la sueur naturelle d'un firmament nuageux. Il s'arrête alors. Mécanique à terre. Aucune trace du chevaucheur de bolide. Et si il n'entend pas les gémissements, ses sens s'aiguisent sous la pluie qui dévale son blouson. Il cale sa monture de vert et d'obscurité, le moteur cesse de rugir. Il dévale les mètres, les dévore d'un pas pressé, jusqu'au fossé à sa gauche. Silhouette au sol. Il retire son casque. Ses cheveux sont immédiatement poissés de l'eau qui cascade des nuages gris. Ses bottes forment un bruit caoutchouteux sur la terre spongieuse. « Hé, ça va ? » La voix au timbre caverneux porte, malgré l'air humide et frais. D'ici, il ne voit pas de blessure graves. Priam devine que la personne est peut-être choquée, peut-être un peu assommée, mais pas d'os qui pointe le bout de sa carnation ivoire. Pas de sang en volutes liquides. Pas de voile morbide. Soudain, il sent, il ressent. La mort et la putréfaction, le temps et l'éternité. C'est une femme, et elle n'est pas humaine. Faucheuse d'âmes, dévoreuse d'essence. La méfiance s'est tue il y a des millénaires. Son visage ne montre aucune émotion, ni haine ni douceur. Juste une neutralité qui est son quotidien depuis des siècles. Il reste immobile, renifle l'odeur de l'essence, de goudron brûlé et de bruine. « Vous voulez que j'appelle ... » Il hésite. Il trouve enfin. Le temps n'a pas d'influence. Mais il se doit d'être en coordination. Déphasage intempestif. « une ambulance ? » finit-il dans un aboiement plus rude qu'il n'aurait voulu.

Les yeux noirs observent les courbes et le visage, sans émotion. Les tabous, les étiquettes, les demandes sociales ne sont plus. Quand on est une gargouille incapable de mourir, il est des choses qui n'ont plus de sens. Le corps, l'esprit, l'essence même d'un être, Priam comprend et ne ressent pas. Sa propre vie est une mascarade pitoyable. Il approche encore et s'accroupit près de la jeune femme, les paupières plissées, sans la toucher. Aucune voiture, aucun engin humain. Ils se sont peut-être trop éloignés de Paris. Il n'en sait rien - il n'y reconnait qu'en vol. Les ailes qui frémissent discrètement à la pensée d'une liberté envolée. Il ne sait pas ce qu'il fait ici, Priam. Elle n'est pas blessée gravement, et elle aurait pu s'en remettre toute seule. Mais quand on est créée pour protéger, le devoir est une ligne que l'on doit suivre. « Vous avez pas l'air blessée » grogne t-il. Les interactions sociales ne sont pas son fort. Seul Ambroise a, à ses yeux, un intérêt quelconque. Leurs discussions lui sont chères. Précieuses comme ses immobilités sur les toits pointus de Notre-Dame. Il reste là, penchant la tête sur le côté, repoussant ses cheveux en arrière d'un geste négligent, dénudant son front humide et ses yeux où l'univers s'est déversé. Sombres comme la nuit. Aussi humains que deux billes d'obsidiennes. Elle a du sentir son éternité, de toute façon. Peu importe.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 14:58


CREPUSCULE DU SOIR





Comme le zéphyr qui glissait sur les épidermes sans se retourner. Le regard imperturbable, un sourire aux lippes qu'elle ne dissimulait que trop souvent quand elle ne chevauchait pas. Les paumes refermées aux extrémités, le dos légèrement courbé pour ressentir de plus amples sensations dont elle ne pouvait se passer. Les cheveux qui dansaient sous la vitesse qu'elle ne cessait d'excéder, le casque qu'elle ne portait jamais. Ça n'arrive qu'aux autres, les accidents. Pensait-elle naïvement, comme si plus rien ne pouvait l'arrêter. Elle avait déjà subi. La souffrance, les supplices, si proche de la Mort elle-même qu'elle avait eu cette impression de se prélasser dans ses bras, apaisée par la finalité qui l'embrassait enfin, comme soulagée du départ des maux qui n'étaient que grandissants. Puis un jour, elle s'était réveillée alors que l'on avait annoncé son décès quelques instants plus tôt. Elle avait rouvert les paupières alors qu'elle s'accrochait désespérément à l'au-delà qui avait pris la décision de la renvoyer sur Terre. En y repensant, elle laissa échapper un soupir las. Depuis lors, son existence avait changé. N'était plus pareille. Elle avait elle aussi changé. Était devenue quelqu'un d'autre. Différente. Et sûrement pitoyable. Lorsqu'elle avait la possibilité de prendre sa moto qu'elle chérissait plus que tout autre objet qu'elle possédait, cela lui permettait de se vider la tête. Les pensées sordides s'envolaient, laissaient place à l'imagination, à la créativité et surtout aux rêves. Petrouchka était une partisane des « Et si j'avais fait des choix différents ? ». Elle se remettait en question, imaginait ce qu'aurait pu être son quotidien si elle n'avait pas opté pour de tels chemins qui se trouvaient être plus que sinueux. Danseuse au Moulin Rouge, étudiante dans l'Histoire de l'Art et Faucheuse. Un CV qui en ferait frémir plus d'un bien que généralement, on avait tendance à la reconnaître plutôt pour ses jeux de jambes sur scène que pour ses autres facultés.

Les gouttes de pluie se faisaient de plus en plus virulentes, brutales. Ça frappe les pommettes et elle, elle plissait les yeux afin d'essayer d'y voir plus clair. Casse-cou, mais surtout inconsciente. Summum de la bêtise, elle n'avait pas appris des leçons passées, commettait encore et toujours les mêmes aberrations. La vitesse était la même. Stagnation, mais c'était déjà bien trop rapide pour un temps comme celui-ci. Ça dérape finalement. Perte de contrôle. Elle l'avait senti, que ça allait arriver et pourtant, n'avait pas entrepris de grands efforts afin de s'en sortir indemne. Les bras ballants, qui ne vinrent se mettre devant son faciès que bien tardivement. Corps dans le fossé, elle serra la mâchoire dès lors qu'elle roula dans la tranchée, un râle étouffé par les dents serrées et l'un des poings qui vint finalement empoigner l'herbe sur laquelle elle était allongée. Si les dégâts auraient pu être pires, elle sentait bel et bien ce filet de carmin qui coulait sur son front, descendant sur l'arcade sourcilière, qui vint voiler l'une des paupières. Elle se retourna afin de se mettre sur le dos, un des genoux replié, l'autre main posée sur son ventre. Des picotements qui se faisaient ressentir ici et là, rien de bien grave normalement. Et pourtant, des yeux lumineux, clarté reflétée dans les larmes, ces dernières qui manquent de s'échapper. « Hé, ça va ? » Les iris se dirigèrent vers le timbre de voix, n'ayant même pas entendu mes bruits de pas qui s'étaient amenés à elle. Les sourcils froncés, contraction qui accentuait les brûlures au front. Méfiante, toujours. « Vous voulez que j'appelle... » Le souffle de la femme est saccadé. Elle ne sait pas si elle aurait préféré pourrir dans le fossé plutôt que de recevoir de l'aide d'un étranger. Elle avait beau le regarder, de haut en bas, il y avait quelque chose d'étrange. Un peu à côté de ses pompes, la concentration qui divague, elle ne peut pas réellement dire quoi et n'arrive pas à mettre le doigt sur ce qui la dérange. « une ambulance ? » L'ombre d'un sourire sur le faciès de Petra, expression déformée par les reniflements, les lippes presque tremblotantes. Elle n'a pas mal. Il fait quelques pas, descend, se retrouve accroupit à ses côtés. Aura étrange, elle déglutit. « Vous avez pas l'air blessée » Elle, qui était prête à accepter son aide, hausse finalement les sourcils, comme outrée. Puis elle se souvient. Elle le toise, les iris dilatées, les yeux ronds, la bouche entrouverte par tant de beauté. Ou pas. Si elle n'avait pas ce problème vis-à-vis des contacts physiques, Dieu sait ce qu'il aurait pu se passer. Mais là n'était pas la raison de sa surprise. Comme une piqure de rappel, elle se redresse doucement, non pas sans une grimace. « Ma moto. » Elle l'observe, difficilement avec le voile d'humidité devant ses yeux. « Ma moto... Vous l'avez vu ? » Elle tâte le sol avec ses paumes pour essayer de se remettre droite, mais elle sait bien que si elle essaie de se mettre sur ses deux jambes, elle risque de retomber aussitôt. Frêle, faible. Choc qui l'oblige à rester assise si elle ne reçoit pas un soutien quelconque pour la maintenir debout. « Aidez-moi bon sang. » qu'elle crache d'une intonation des moins polies, dans un gémissent qui se veut presque suppliant, voix qui essaie de montrer une certaine confiance en elle, alors que l'on entend ses sanglots qu'elle-même ne peut pas expliquer. Elle a peut-être un peu mal, finalement. « Ma moto... » qu'elle répète, inlassablement, en plantant son regard misérable dans celui de l'indifférence.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 15:17

Crepuscule du soir
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.


Le corps n'est pas brisé. La vitesse est une ivresse qu'il connait, mais ses propres blessures disparaîtraient aussitôt apparues. L'immortalité chevillée au corps, malédiction d'un Chronos ironique. La demoiselle ne répond pas à ses paroles. Allons bon, elle est sourde ou muette ? Il retient le fiel de ses propos. Mais il n'a pas l'air inquiet - il ne l'est pas. Il a l'habitude des ombres écarlates dans la nuit, pas des accidents ridicules sur le bas de la route. Il n'a rien à faire ici, il le sait. C'est peut-être ça qui le rend aussi cynique. A t-il jamais été à sa place, quelque part ? Peut-être aux côtés des siens. Ambroise. Le sang est mêlé de larmes ; les reniflements tranchent le silence brumeux. Elle tente tant bien que mal de se redresser, et si l'inconnue tente d'avoir l'air sûre d'elle, une chose est certaine : elle n'y arrive guère. Priam se penche et la saisit par les épaules. Elle n'a pas l'air blessée. Elle ne portait aucun casque. Risques inutiles. Frissons du danger. Il la redresse et la soutient, une main en bas du dos. Nullement attiré par un contact charnel. Loin de là. « M'engueulez pas » commence à riposter Priam, qui déteste qu'on lui parle sur ce ton. Une faucheuse. Bon dieu, qu'est-ce qu'elle fiche ici ? C'est comme regarder une photo en noir et blanc, avec une tâche qui se transpose. Elle n'a rien à faire ici. Aucun d'eux ne devrait se trouver sur l'herbe mouillé d'un fossé boueux. Le seul mot qu'elle semble capable de prononcer est en rapport avec l'engin à deux roues couché sur l'asphalte.

« Votre moto n'a rien » tranche t-il d'une voix assurée. Il n'a pas vérifié. Il n'en sait rien, mais il n'a pas vu de roue écartelée en descendant, en glissant sur la pente herbue et humide. « Vous devriez vous inquiétez d'abord de votre front. » Il sort de sa poche un mouchoir en tissu. Dans l'ombre nuageuse, il semble gris, mais en réalité, le textile est blanc. Il ne l'est bientôt plus, parce que Priam l'a collé sur la blessure. Un mouchoir qui se teinte du carmin de la blessure. « Vous êtes pas commotionnée au moins ? » Il dit ça comme si elle était bête. Décidément, il n'est pas un grand expert en sociabilité. Il se fiche qu'on l'apprécie ou pas. Cela lui importe peu, dans le fond. Il reste accroupit, et dans sa posture, on a l'impression de voir ces gardiens de pierre grimaçants sur les rebords des cathédrales. « Vous pouvez me dire en quelle année on est, ou combien de doigts j'ai ? » grince t-il en portant devant leurs regards une main à trois doigts levés. On sait jamais. Mémoire dissolue, esprit égaré. Il ne voudrait pas avoir affaire à un légume. Mais décidément, elle ne semble pas gravement blessée. Même pas amochée. Un instinct de préservation lui hurle de partir. Elle n'est pas morte. Il n'a pas à veiller sur elle, comme un berger ses moutons. De toute façon, sa chevelure n'est ni blanche ni bouclée. Si elle avait bêlé, par contre, cela aurait pu amuser la gargouille. Mais les faucheurs qu'il avait rencontré avaient assez peu d'humour.

« Z'êtes trempée » grommelle t-il. Il retire son blouson, où la pluie glisse sans pénétrer, et lui met sur les épaules. Il n'a pas froid - l'intérêt d'être un homme de pierre. La roche ne ressent pas la bise ou l'humidité. Elle roule sur la carnation pâle, presque lumineuse dans cette sombre tranchée bourbeuse. « Vous vous sentez assez remise pour vous lever, ou bien ... ? » C'est qu'il s'ennuie presque, l'être gris et ailé. Il voudrait bouger, retrouver sa moto. Mais il doit finir ce qu'il a commencé - s'occuper de la non-humaine. Elle n'est pas un encombrement ou une créature stérile. Elle vit, elle ressent sûrement la douleur. Et la voir pleurer, ça déstabilise Priam. « Mais, pleurez pas ! » gronde t-il, d'un air incroyablement maladroit. Il n'a jamais su faire face aux larmes. Le sang, la violence, ça il gère. Les lacérations d'une brutalité ancestrale, il sait les manier. Jouer avec elle, avec la douleur qu'elles engendrent. Mais les larmes, la tristesse, il les ressent encore trop fortement, empathie inhumaine. Il détourne ses yeux noirs du visage qui pourrait être joli sans la pluie et le sang, sans cet air désespéré et les traits crispés. Mais la beauté est éternelle, impalpable et changeante, miroitante comme le temps lui-même. « J'dois faire quoi pour vous faire arrêter de pleurer ? » bougonne t-il tout bas, immobile comme une statue. La pluie a trempé son tee-shirt gris, l'a collé à sa peau. Il n'a même pas fait attention aux membranes ailées repliées dans son dos, qui forment des bosses sous le tissu. Qui s'en soucie ? Elle ne doit même pas faire attention. Hors du monde, hors du temps. Rangée dans son propre esprit, tournée vers sa guérison. Il attache ses yeux avec les siens, leurs regards se heurtent, et il fait l'effort de sourire, comme une grimace ridicule, qui fait briller son regard une seconde. Puis, les traits ont juste l'air forcés. Il déteste sourire, Priam.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 16:39


CREPUSCULE DU SOIR





On dit que les faucheurs, ils perdent de leurs sentiments. Qu'ils deviennent presque antipathiques dès lors qu'ils ne fréquentent pas les foules, et que même dans ce dernier cas, certains, avec le temps, arrivent encore à feindre une indifférence qu'elle ne peut pas atteindre. Elle, longtemps elle a essayé de combattre la faim. L'appel des âmes échouées qu'elle devait déguster. Elle s'est battue, puis s'est résignée. C'était vain de vouloir retrouver une existence banale, normale, alors qu'on en avait décidé autrement. Elle, elle veut se sentir humaine. Elle veut être joyeuse, connaître la tranquillité sans avoir à voler les ressentis d'autrui pour se sentir vivante. Alors qu'en réalité, elle n'est que l'ombre d'un corps inanité dont l'essence a été remodelée, chose qu'elle a encore du mal à accepter. L'inconnu, il vient poser l'une de ses mains dans le bas du dos de Petra et c'est un frisson spontané qui la parcourt. Pas du désir ou une sensation agréable. Cette crainte qui ronge, encore et toujours depuis son adolescence. Il lui dit de ne pas l'engueuler, elle se contente de prunelles qui regardent le ciel alors que les sanglots résonnent, quand bien même elle essaie de les contrôler, que ses bras sont crispés. Peut-elle dire pourquoi elle pleure ? Certainement le choc, la brutalité de la chute qui a chamboulé son esprit, ses pensées. Comme l'événement qui déclenche quelque chose, qui la fait se sentir minable.

« Ma moto m'a coûté des milliers. » qu'elle articule, voix plaintive, qui tremble alors qu'elle observe le chiffon qui traîne vers son front. Léger sursaut, quand bien même c'est le tissu qui la frôle. Elle attrape rapidement le mouchoir qu'elle appuie sur l'égratignure, petite douleur qui se fait ressentir sous le pression de ses doigts. Elle hausse les épaules. Commotion. Puis l'interrogation que l'on pose à chaque fois que l'on a l'air à côté de la plaque, pour savoir si ce n'est pas trop grave. Plus elle l'observe, plus elle trouve que quelque chose ne va pas. Elle ferme les paupières un instant, les réouvre, comme si d'un coup la réponse allait pointer le bout de son nez. Quand c'est humain, elle le sait, elle le ressent. Elle s'est tellement fondue dans la masse parisienne, a tellement goûté aux saveurs des hommes, aux émotions, leurs caractéristiques. Là, il manquait quelque chose. « 2025, quarante doigts. » qu'elle énonce d'une voix monotone, le plus naturellement possible. Blouson qui n'est pas le sien sur le dos, elle ne refuse pas, n'a même pas le temps de faire un signe négatif de la tête qu'elle se retrouve avec le vêtement qui ne lui appartient pas. Aucun remerciement. Chose qu'elle ne prononce que rarement. Donc ça ne sort que difficilement, voire aucunement. Les larmes, elles continuent de dégringoler sur les joues de Petrouchka. Certainement des pleurs qu'elle a gardé en elle depuis longtemps, des larmes enfermées qui s'évadent enfin dans des sanglots bruyants qu'elle ne retient pas. « Vous auriez la pêche vous, si vous veniez de faire une vilaine chute ? » qu'elle lance d'un ton un peu plus élevé que le sien, en réponse alors qu'il voulait savoir si elle peut se lever ou si elle doit encore s'amuser à traîner dans le fossé, vêtements de plus en plus boueux.

Puis les pleurs qui l'engloutissent une nouvelle fois alors qu'on lui dit d'arrêter. On lui dit de cesser, et ça a simplement l'effet inverse, ça s'accentue.  C'est le maquillage qui coule, les gouttes aux teintes noires qui dégringolent sur la peau, les yeux rougis, le bout du nez de même. Petrouchka, dans toute sa splendeur. Bizarrement, la crainte s'atténue. Le flot de sentiments qu'elle a gardé enfermé, il prend le dessus. Puis, elle a cette impression qu'elle ne connaît que trop peu. De faire face à quelqu'un, qui en fait se trouve être un quelque chose. Petra, elle a peur des hommes. Des femmes. Des humains. Les autres, ceux qui sont craints, ça la rend curieuse. Elle retire finalement le mouchoir qu'elle garde tout de même enfermé dans l'une de ses paumes, puis remet correctement la veste en la sentant glisser sur ses épaules. Le sourire, il n'est pas commun. Sûrement pas l'habitude. C'est forcé. « J'arrive pas à me lever. » qu'elle dit, braillant comme un môme à qui on n'a pas donné ce qu'il souhaite. Elle s'apitoie sur son sort, qui n'est pas si funeste. « J'arrêterai peut-être de pleurer si vous me dîtes que ma moto va vraiment bien, qu'elle est intacte et que... que... » Elle renifle. Glamour. Toujours. Passant la manche du blouson de monsieur sur ses yeux pour essayer d'effacer les larmes, les traces de maquillage qui s'étalent. « Me dîtes pas qu'elle n'a rien alors que vous savez pas, allez y jeter un coup d'œil. » Ça sonne comme un ordre. Une directive donnée, à l'inconnu, comme si elle en a le droit. « Vous pouvez bien faire ça pour une demoiselle en détresse ! » Comme pour susciter de la pitié.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 17:09

Crepuscule du soir
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Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.


Les faucheurs, est-ce que ça pleure ? Est-ce que ces êtres,  ces dévoreurs d'âmes, sont aussi capables de verser des larmes ? Priam a sa réponse. Et elle ne lui plaît qu'à moitié. Il déteste ces gouttes salées, comme d'autres haïssent la pluie ou les chats. Viscéralement. Ces larmes, elles ont le don de le crisper, de figer son sourire et ses yeux de nuit. L'excuse qu'elle donne, par rapport au prix de la moto, ne le satisfait pas. « C'est que du fric. »  Ca ne vaut pas votre vie. Il n'a pas le culot de prononcer les derniers mots qui hurlent dans son esprit. L'argent a toujours été un moteur social très important. La gargouille ne l'a jamais compris. Autrefois, c'était l'or et l'argent. Puis c'est devenu des billets, et les cartes de crédit. L'avarice, l'appartenance, l'homme en a décidé ainsi, les possessions et le contrôle. Possessive créature, dont il maintient l'illusion, par besoin. La demoiselle semble perdue, et la réponse qu'elle assène, il ne sait si l'ironie s'y enracine. Comme pour être sûr, il regarde sa main, pensif. Si il sait manier l'ironie, il a du mal avec les sarcasmes d'autrui. « Quarante doigts, ça ferait de moi un sacré monstre. Mais on va dire que ça va. » Il aurait fait un piètre médecin. Il suppose qu'elle joue. Qu'elle se moque de lui. Il hausse les épaules sous la bruine qui tombe, légère et qui imbibe tout, arbres et pelouse, boue et presqu'humains. Les perles noircies de maquillage roulent, forment quelques sillons sombres sur les joues, rapidement dissolus dans l'eau qui cascade des cieux. Il ne répond pas, ne riposte pas, cette fois. Un point pour elle. Il détourne les yeux, observe autour d'eux. Aucune âme charitable pour prendre sa place de sauveur. Il n'aime pas jouer les héros, Priam. Jouer, il apprécie, mais pas comme ça. L'odeur du sang excite un appétit monstrueux. L'écarlate d'une moitié de monstre.

Il a détaché les doigts d'elle. Il n'a pas compris qu'elle n'était pas à l'aise. C'est parce que lui-même était gêné de la toucher. Parce qu'il n'aime pas les caresses aussi sordides que celles de cet instant en décalage du monde. Il les préfère serrant ses genoux sous son pantalon de cuir. Serres pâles, qui pourraient paraître grises sous la lumière chiche. Les cris, les gémissements, qui carillonnent aux oreilles. La grimace s'accentue, masculine et exaspérée. « On verra si vous pouvez vous lever après. Mais arrêtez de geindre comme ça. Cessez de pleurer. Si je mets des bouchons à vos yeux, ça va s'arrêter ?   » Grand gosse. Enfant plurimillénaire. Il soupire sous l'ordre, plisse les paupières puis se redresse comme un fauve, sur ses pieds agiles. Docilement. Ou pour fuir les gémissements féminins. « Ouai, ouai » grommelle t-il, mais il a l'impression que, de la demoiselle en détresse, elle n'a que le premier attribut, formes féminines. Il s'éloigne, va remettre la moto sur ses deux roues, comme on relèverait un homme ivre. Quelques éraflures sur la peinture. Un pneu amoché. Rien de grave. Comme pour le cheuvaucheuse de métal. « Rien de cassé ici. Rassurée ? » Agacement mal dissimulé. Il revient à l'humaine, chien de pierre, créature absolue. « Maintenant, vous arrêtez de chialer. Et j'vais vous redresser. » A lui de s'imposer. Il s'approche d'elle, se penche mais s'arrête, une main immobile près de son épaule. Il ne sent pas les émotions, mais peut-être que quelque chose s'est allumé, dans sa caboche abîmée dans les délires inhumains. « Vous voulez que je vous aide à vous lever ? » C'est dit, mâchonné, murmuré. Un bruit du coeur, organe vital et froid, qui ne palpite depuis des lustres. Il songe à une chose. Si ils avaient été humains, peut-être y auraient-ils pensé au premier abord. Les hommes prêtent beaucoup d'importance à ces petites choses. « C'est quoi, votre nom ? » Il bouge les épaules. Ses grands ailes sont alourdies d'eau. Fauchées dans son dos par le vent. Il n'a pas froid, mais il sent les désagréables gouttes qui trempent tout son être jusqu'au dedans comme de l'acide. Les plumes noires sont serrées les unes contre les autres. Créature d'une autre dimension. Monstre d'outre-tombe, ou saint divin, oeuvre d'un créateur délirant. Lui-même ne sait plus. Peut-être l'a t-il oublié, ou l'a t-il jamais connu, ce moment où, du néant, il est devenu lui ? « Vous saignez plus. » Maigre remarque. Il essaye de faire la conversation, laborieusement. Comme un animal auquel on a appris un tour, et qui se les approprie, difficilement. Il gratte une joue mangée par une barbe sombre, et fixe ses yeux vers le ciel. Les gouttes forment des larmes sur ses joues, mais il n'a jamais su ce que c'était que de pleurer. Cela doit être étrange. Admirables capacités, que celles de rire à plein poumons, ou d'épancher un chagrin dans les fuites d'une paire d'yeux. Il n'a jamais compris. A longtemps cru à un problème de tuyauterie chez les hommes. L'âme, qu'il possède peut-être encore, par bien des côtés trop enfantine, trop lointaine. Trop distante, à des lieux de là. Compréhension ivre, et laborieuse. Il détourne son attention sur la créature vivante, qui mérite soudain son intérêt, parce qu'il l'a décidé. Doit-il l'aider, lui attraper le bras pour la relever, ou la porter, comme une princesse ? Il hésite. Incertitude. Pitoyablement mortelle.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 18:11


CREPUSCULE DU SOIR





Elle braille, comme la môme qu'elle a été fut un temps. Elle se souvient de ces moments, plus ou moins moroses. Des sanglots répétitifs, redondants, souvent pour les mêmes raisons qui, à l'époque, ne lui semblaient pas puériles. Ce temps-là, il semble lointain. Comme si c'était il y a des siècles, alors que cela ne fait que vingt-et-un ans qu'elle est sur Terre. Vingt-et-un ans, mais la vie qui s'est arrêtée durant sa quatorzième année. Si elle ne s'était acharnée à vouloir jouer la normalité de l'humaine qu'elle n'était plus, elle aurait certainement gardé les traits de la gamine qu'elle était. C'est que du fric. Elle dissimule le sourire et ne souligne pas le fait qu'elle est bien d'accord sur ce point là. L'argent, c'est qu'un voile et pourtant, ça anime les convictions et les objectifs. C'est le moteur de la vie d'aujourd'hui. Les prunelles de Petra ne cessent d'aller, et venir, sur la silhouette qu'elle toise sans discrétion. Elle serre la mâchoire, comme perturbée de ne pas réellement savoir à qui, ou à quoi, elle a à faire. Mais aux premiers abords, il ne semble pas bien menaçant et même si elle sait qu'elle ne doit pas se fier à ses premiers jugements, notamment à cause de cette naïveté qui l'a toujours caractérisé, elle ne se sent pas vraiment en danger. « Pas besoin d'avoir dix milles doigts pour être un grand monstre. » qu'elle laisse échapper, presque par mégarde. Remarque qui ne vise ni elle, ni lui, mais les hommes en général. Elle le sentait, qu'il n'était pas entièrement humain. Et Petra, elle avait une certaine aversion pour la race humaine, quand bien même elle en faisait partie autrefois. On les dit monstres, eux. Mais les hommes, qu'est-ce qu'ils sont ?

Le rire. Spontané. Elle ne le retient pas. Elle s'esclaffe, et ça marque une pause des les gémissements irritants. Des bouchons dans les yeux. Elle y repense, et ça ne fait qu'élargir son sourire. « Votre but, c'est de me rendre borgne ? » Sourire qui finit par s'estomper dans un hochement de tête, de droite à gauche, léger, mêlé dans un soupir. Puis il s'en va finalement et elle l'observe, partir, vers sa moto. Rien de bien grave. Mais elle, la simple égratignure sur la peinture, ça l'énerve. Elle en prend soin comme si c'était un gosse. Le voir égratigner, ça la met en rogne. « Me dîtes pas d'arrêter de pleurer, ça me donne encore plus envie de continuer. » qu'elle dit dans un reniflement, voix basse. Comme un bambin, encore. Quand on leur dit de sécher leur larme, comme un ordre, ça crie encore plus fort, ça braille, ça casse les oreilles et Petra, elle est encore comme ça. Encore chiante, encore piailleuse, sûrement parce qu'on ne l'a jamais vraiment consolé à chaque fois qu'elle versait quelques larmes.

La main s'approche d'elle. Petra, yeux écarquillés, bouche entrouverte. J'fais quoi ? Prendre ses jambes à son cou, ça aurait été si simple. Petra, elle n'aime pas quand on la touche. Quand c'est l'autre qui entreprend le contact. Elle sent ça comme une agression, comme une insulte, un quelconque harcèlement, même si tout ce ressenti n'est que faux. Elle hésite finalement, quand il lui demande. « Ehm... » Doute. « Je peux me débrouiller. » Ça sonne mal. Elle jette un regard à cette main, tendue vers elle. Impolitesse quand elle décline, mais elle affiche un maigre sourire pour se rattraper. Puis, c'est surtout faux. Ça aurait été nettement plus simple pour elle de s'agripper à l'individu plutôt que de poser ses paumes sur le terrain glissant, d'appuyer sur ses talons pour essayer de se mettre sur ses gambettes, de glisser pour retomber sur ses fesses. Dans la foulée, elle répond, alors qu'elle se met dans les positions les plus étranges pour se relever calmement. Ça glisse, par terre. Et Petra, elle est maladroite. Que ce soit dans les mots, ou dans les gestes. « Petra. » qu'elle se contente d'articuler. « Mais en vrai c'est Petrouchka. » Finalement debout. « C'est pas normal. » qu'elle murmure. Presque inaudible. Elle ne saigne plus. Elle qui, normalement, fait couler son carmin pendant des heures pour une simple coupure. Mais tant mieux. qu'elle pense. Elle relève la tête, fait face à l'étranger, puis déglutit. Instinctivement, elle recule. Ça a toujours été comme ça. La proximité, ça la met mal à l'aise, surtout quand elle ne connaît pas l'individu. Elle n'ose même pas le regarder de haut en bas. Elle recule, et elle rate. Ça glisse, par terre. Elle trébuche, retombe sur ses fesses. « Vous êtes... grand. » Comme si de rien n'était, elle s'essuie encore une fois les joues avec la veste qui n'est pas sienne, sans aucune gêne. « Vous êtes... » Pas normal. qu'elle souhaite dire, mais ça reste coincé dans sa gorge. Ça la perturbe. Elle secoue la tête. Elle divague. Sûrement.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 18:44

Crepuscule du soir
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.


C'est fou combien, d'une simple gorge, peuvent sortir des cris qui semblent tout droit sortis des enfers. Ca heurte les tympans, ça vrille le cerveau comme des chaînes passées au rouge. Il se retient presque de fuir, sans savoir que cette envie fait écho à celle de l'autre. Unis par la même émotion d'embarras. Pourtant, ce n'est pas par courage, qu'ils restent, ces deux êtres mouillés jusqu'à l'os, et rongés de quelque chose de plus noir que l'encre. « Pas faux » répond t-il par réflexe. Combien de monstres qu'il a dévoré, qu'il a tué, avaient l'apparence douce et soyeuse de la normalité ? Mais le problème, c'est où sont les limites, où sont les étiquettes ? Il se souvient d'écailles, de dents longues, et du goût de leur sang, malsain et immonde de par l'origine du mal. Goûteux et vital. Les dents qui déchiquettent. L'illusion brisée en éclats de verre transparent, alors que le festin infernal éclos entre ses crocs d'ivoire. Pensée repoussée. Ou l'appétit lui reviendra, comme l'addiction d'une vie. Le rire le surprend. Les sourcils haussés qui marquent l'étonnement. « Non. » Le minimum syndical. L'avarice des mots, lui qui peut se révéler si bavard. Mais pas là, sous la pluie, à tordre son esprit pour le priver des geignements. Il allait lui demander, une énième fois, d'arrêter les flots de ses larmes, mais il est prévenu. Fichue humanité.

Les corps qui se repoussent. L'impression de rejet, qui ne lui fait ni chaud ni froid. Elle n'a pas l'air de vouloir être touchée. Il ne comprend pas - les époques où il avait peur du contact sont révolues. Sa peau, celle des autres, les limites sont dissoutes à présent dans les frasques des éons. Il la laisse donc se relever. Il regarde, sans rire ou s'amuser, sans une once de moquerie dans les yeux, alors qu'elle se débat avec la boue traîtresse, collante et poisseuse. Il y a juste l'idée de son pauvre blouson couvert de terre, de maquillage et de larmes. L'idée presque douloureuse. Il a l'intention de la retenir, mais encore une fois, il arrête son mouvement. Stoppé dans sa conscience. Elle a choisi, après tout, non ? Petra. Petrouchka. C'est pas normal. Il plisse les yeux, deux fentes ouvertes sur un espace interne. Qu'entend t-elle par là ? La curiosité l'enflamme comme un brandon mal éteint. Le regard se baisse. La différence de taille semble l'embarrasser, à moins que ce ne soit leur proximité. Il ne bouge pas, immobile, ressemblant non pas à un cadavre mais à ces gardiens de pierre surveillant portes et arches. « Vous êtes petite » rétorque t-il avec une lueur d'amusement dans la voix, une étincelle joyeuse, vivante - la première intonation presque humaine qu'on entend dans son timbre grave et caverneux, profond et musical. C'est comme la corde d'un gigantesque instrument dans sa poitrine, qu'on tirerait avec délicatesse. « Je suis, oui. » Il ne sait ce qu'elle allait dire, mais il s'y intéresse peu. « Vous avez fini de tomber ? » s'enquière t-il presque poliment, sans trace d'un sarcasme ironique dans les mélodies de sa gorge, comme un ronronnement.

Il se détourne et passe derrière elle, comme pour l'inciter à remonter hors du fossé. Il désigne la moto de la belle, remise droite, comme un cheval métallique. La pluie englobe tout et rend le monde étrange et féérique. « Sortons de là avant de nous faire aspirer par la boue. » Quand il dit nous, ça veut dire juste elle. Il n'est presque pas sali, uniquement ses grandes bottes. Il attarde son regard sur le corps féminin, par curiosité. Ils sont seuls. Peut-être peut-il oser. « Vous semblez jeune, pour une faucheuse. » L'immortalité dans la voix venue du fond des âges. Accent antique et ancien, aux syllabes dévorantes. Il a senti qu'elle doutait. Autant mettre les cartes sur la table plutôt que de la laisser prendre feu sous sa curiosité vive. « Et un peu sale, aussi. » Aucun tact. Il n'a toujours pas froid, malgré que son tee-shirt soit tant trempé qu'il doute qu'un jour, il sache à nouveau ce que désigne le mot sec. Ses cheveux tombent devant ses yeux, comme des boucles brunes et négligées. Il a envie de partir d'ici. Au loin, des bruits de voiture - sur la route fréquentée qu'ils ont quitté, le trafic a repris de plus belle. Mais toujours aucun bolide pour les surprendre. « J'vous ai vu, à rouler comme une tarée sur votre bécane. J'vous ai suivi. » Peut-être pour savoir si elle allait bien, dans l'instinct même du chasseur et du gardien. Ou l'intérêt vif et primal pour quelqu'un qui, comme lui, aime la vitesse au point de se ficher des dangers. « Faut être sacrément couillue pour rouler sans casque à une telle vitesse. » Compliment maladroit mais sincère. Il aime l'ivresse des kilomètres rapides. « La prochaine fois, faudra juste éviter la pluie. » Slalomer entre les gouttes. Il réalise qu'il n'a pas donné son nom. Impolitesse visée aux tripes. S'y intéresse t-elle, au moins ? Sûrement pas. Il n'a jamais intéressé qui que ce soit, et il s'en porte magnifiquement bien ; ombre du monde et disparu du matin. Une fois qu'elle sera remontée sur sa moto, elle l'aura oublié. Il n'est ni un héros, ni un sauveur. Juste ce mec un peu bizarre et grand, selon ses dires à elle. Et ça, ça le fait sourire, juste une seconde, comme la lueur de ses yeux. Ca dévoile un air plus doux, plus agréable. Juste le temps d'un battement de coeur, et la sincérité s'envole.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 19:30


CREPUSCULE DU SOIR





Lui dire qu'elle est petite, c'est lui rappeler les douces années en Autriche, où seule la gymnastique (et le piano, parfois) composait son quotidien. Pirouettes dès le plus jeune âge, effet sur le corps qui ne grandit que trop doucement par rapport à ceux qui se prélassent dans un canapé, à ne rien faire de leurs journées. La phrase prononcée parvint à ses tympans et ressort aussitôt. Elle, elle est encore bloquée sur cette tirade qu'elle n'a pas terminé. Peut-être encore un peu sonnée pour comprendre ce qu'elle a devant elle, seule certitude à laquelle elle s'accroche, celle d'une humanité ébranlée. « C'est pas de ma faute. » qu'elle répond, prête à blâmer la boue sous ses pieds. Excuse minable, enfantine. C'est jamais de leur faute, aux gosses. Elle le regarde, s'avancer et elle fronce les sourcils. C'est une réaction instinctive. C'est d'ailleurs pour ça que nombreux sont ceux qui n'osent pas réellement l'approcher. Elle a cet air associable, le sourire difficilement arraché si ce n'est un rictus aux allures railleuses. Elle parvint finalement à se mettre sur ses deux jambes, reste concentrer sur sa position, sur les pas qu'elle doit effectuer si elle souhaite retrouver le goudron. Ne pas retomber. Le regard qui croise sa moto. Elle n'a pas l'air si amoché. Ça la réconforte, pendant quelques instants. Petra, elle essaie de ne pas croiser les regards. C'est toujours déstabilisant, de se plonger des les yeux des autres. On s'y perd, bien trop facilement.

Faucheuse. Elle se retourne, ça attrape son attention. Rares sont ceux qui ont pu prononcer cette phrase, qui ont pu mettre le doigt sur ce qu'elle est. C'est peut-être même la première fois que quelqu'un, qui n'est pas un faucheur, lui dise ça. Aussi facilement, sans détour. C'est peut-être pour ça qu'elle ne dit rien. Gorge nouée, les mots qui se mélangent. Elle ne sait simplement pas comment réagir. C'est pas une situation normale, pour elle. Alors elle attend. Il parle. Elle écoute. C'est quand même plus simple. Les phrases rentrent, puis ressortent, elle les assimile, prépare ses réponses. Elle est encore bloquée sur la première affirmation. Elle, sale. Elle sourit, lippes qui s'étirent, mais ça reste mince, parce qu'elle pense à autre chose. Ce qu'il peut être. Elle ne connaît pas énormément de créatures, même si ça semble faire une éternité qu'elle bouffe les âmes perdues. « C'est pas de ma faute. » qu'elle répète. Rien n'est jamais de sa faute, à Petrouchka. Toujours les autres. Là, c'était le temps, contre elle. Les forces de la Nature. Puis elle entend. Suivi. Elle hausse un sourcil, intrigué. « Vous m'avez quoi ? » Petra, elle a l'habitude de se faire suivre. Dans la rue, les allées aux lampadaires qui clignotent. Ça change pas de d'habitude, qu'elle se plaît à penser. Il a raison. C'est con, de rouler sans casque. C'est dangereux, inconscient, et même avec la chute qu'elle vient de subir, elle sait qu'elle ne changera pas cette habitude. Elle hausse les épaules, petite moue qui se dessine sur le faciès. Traits un peu creusés, des traces noirâtres de maquillage qui sont restées. « C'est pas de ma faute. » Troisième fois, qu'elle le dit. « Je suis pas devin, je pouvais pas savoir qu'il allait pleuvoir. » C'est presque dit méchamment, mais c'est pas le but.

« Puis c'est nettement plus drôle de rouler sans casque, non ? » Véridique. Le vent qui décoiffe, les cheveux qui bougent au rythme du zéphyr, le froid qui vient caresser le visage. L'une des meilleures sensations. De liberté. Faucheuse. Elle y repense. Le regard qui essaie de s'enfuir de celui qu'elle ne connaît, elle veut pas être directe, quand bien même on sait qu'elle n'est pas des plus douées dans l'art de s'exprimer. « Je mange bien. » C'est maladroit. Et tellement stupide, dit comme ça. « Je mange bien, c'est pour ça que je pourris pas. » Et c'est toujours aussi glamour. La seule idée de sentir son corps se décomposer, ça l'avait poussé à continuer le régime alimentaire adéquat. « Puis bon, mourir jeune, ça aide aussi. » Elle dit ça, comme si c'était facile à caser dans une conversation normale. Fin de la fuite, elle essaie d'attraper le regard de l'autre tout en essayant ses mains boueuses. Sur la veste. Elle était déjà assez sale comme ça pour en rajouter sur ses propres vêtements. « Mais vous, vous êtes qui ? » Ça reste poli. Elle a voulu dire Vous êtes quoi, mais ça semble pas judicieux de commencer par les bases. « Tout ce que je sais, c'est que vous avez l'air d'un psychopathe, un grand psychopathe, à suivre les gens. » On peut pas lui en vouloir, à Petra. Elle est tellement peu sociable, faussement bienveillante, que dès lors qu'il faut articuler quelque chose, c'est pas vraiment fameux.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 20:03

Crepuscule du soir
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.


C'est pas ma faute. Une excuse d'enfant, dont elle a les traits. Juvénile créature, qui cache pourtant la mort et la faim incessante. Comme quoi, les illusions, faut pas s'y fier. Les jeux dangereux, il s'y connait. Les griffes qui pénètrent les chairs maléfiques. Les dents qui cherchent le coeur, où réside le mal. Beaucoup ont succombé à sa chasse. Tous ont été punis pour leurs méfaits. Mais cela ne change pas le fait qu'il n'était pas un héros. C'est jamais de la faute à personne, hein ? Maigre défense. Des échappatoires en carton, et des excuses en mousse. Il laisse passer. Qu'elle s'aveugle elle-même si elle le désire. Lui, il se contente de jeter les accusations qui n'en sont pas, et les mots blessants qu'il ne veut pas qu'ils soient, contre elle, sur elle, comme les gouttes de pluie qui tapotent les blousons, les cheveux, la peau.

Le volte-face est flagrant. Il pourrait sourire, tout crocs dehors, dénuder son apparence, mais jamais, ô grand jamais, il ne ferait cela. Même Ambroise, son cher Ambroise, l'a rarement vu décharné et famélique, créature de sous l'illusion. Ils cachent cela, comme ils cacheraient leurs tares. Ils se connaissent, se savent, mais ne veulent pas voir la réciproque. Ici, Priam est certain que ce ne serait ni agréable, ni pour elle ni pour lui. A quoi bon ? Et, il faut l'avouer, la pousser dans la curiosité, cela amuse la gargouille rocheuse. « Suivi. » Il répète, calmement, lentement, comme si elle avait mal entendu. Il conçoit qu'elle soit hébétée. Mais Priam n'a jamais fait dans les faux-semblants moraux. Il se cache déjà physiquement. C'est déjà assez lourd pour lui. Alors il est franc, d'une honnêteté qui est aussi tranchante qu'une arme blanche. Parfois, ses mots font saigner. Parfois, ils tuent. « Etonnant que vous n'ayez pas de don de prophétesse. » Cette fois, la douce moquerie est présente et palpable. Il se gausse d'elle, mais ce n'est pas méchant. Il se joue de ses mots rudes, à elle. Il les tourne en dérision, d'une façon bancale et maladroite. Comme on voudrait dégoupiller une grande à plasma.

Le coup au corps. Quelque chose tonne, quelque chose craque. C'est elle, qui fait ça - qui lui fait ça, avec ses mots comme des flèches. Leurs yeux se cherchent et s'évitent. C'est un ballet répétitif et dangereux. Les iris sombres ne savent plus où se poser et fixent avec intensité la pelouse perlée. Je mange bien, c'est pour ça que je pourris pas. Et lui, de sous son minois, reste t-il cette momie ancestrale, aux os pointant ? Quand a t-il mangé pour la dernière fois ? Ses festins se sont espacés, depuis la dernière guerre. Les tranchées étaient pleines de sang et de tripes. Ses griffes souillées portaient à sa bouche les coeurs mauvais. Les détonations résonnaient, auraient rendu sourd n'importe qui - n'importe qui d'autre qu'une gargouille. Les mains salies, les ongles souillés, l'estomac lourd et l'esprit corrompu de cette haine qu'il avait ingéré. « Mourir jeune, ça doit aider, oui. Aucune idée. » Le timbre porte en lui tout le désespoir du monde, d'un être qui ne connaîtra jamais le toucher de la mort. Il l'a cherchée, pourtant, cette fin. Il l'a traquée comme les monstres qu'il avalait. Une conclusion, même pas forcément digne. Juste un point dans sa vie, un retour de paragraphe. Un dénouement. Mais c'était impossible - il était aussi intemporel que le temps. Il secoua la tête, chassa l'eau de son visage et de ses cheveux. Des gestes lents, précautionneux. Non pas de pierre mais de verre, parfois. La sensation d'une fragilité temporaire. Il oublie parfois de respirer, de manger, de boire. Nul coeur à faire fonctionner. Nul poumon à remplir. L'oxygène est un luxe qu'il peut se payer. Vous êtes qui. La grande question. Il entend les cloches de la curiosité. Mais il comprend parfaitement - par qui, elle veut dire quoi. Elle veut savoir ce qu'il est. Peu importe qui. Il va répondre. Mais les mots sont gardés par ses dents, sous ses lèvres charnues.

Il éclate d'un rire comme un aboiement. Il ouvre plus grand des yeux abyssaux. « Un psychopathe. » Il répète. Ce n'est pas une affirmation. Il secoue de nouveau sa tête, au port princier, et toute sa stature semble bouger, alors qu'il reste immobile. Il y a quelque chose de changé - une assurance qu'il n'avait pas quelques secondes auparavant. « Qui je suis n'a aucune importance. Mais ma nature vous intéresse. » Le doigt là où ça fait mal. Là où les cibles s'illuminent. Aucune hésitation. Ca ne l'amuse plus. « Les êtres de pierre, immémoriaux, l'amnésie des créatures. Gargouille. » Comme un cours qu'on récite. L'amertume en plus. Comme pour chasser le goût de venin de sa langue, il continue, d'un même timbre bas. « Priam. Juste Priam. » Elle a cessé de pleurer. Il se demande si elle va encore geindre ou éclater en sanglots. Quitte à choisir, il préfère quand elle rit. Au moins, ça vrille moins les oreilles. Il songe à ce qu'elle a dit, sur la sensation d'une absence de casque. Que risquerait-il, lui qui ne peut mourir ? Mais ça ne serait pas raisonnable. Si il avait un accident ... Ambroise n'apprécierait pas. Il ne veut pas faillir à son frère. Il sort du fossé, d'un bond de fauve. Il fait rouler les muscles sous sa peau, comme pour s'assurer de leur présence. Il ne regarde même plus la demoiselle - Pétra. « Et maintenant ? » Une question d'enfant. Qu'est-ce qu'on fait ? Une faucheuse et une gargouille. On dirait le commencement d'un conte. Une légende étrange et bancale. Ou une mauvaise blague. Le brouillard se lève. Les klaxons forment une musique irritable. « Et maintenant ? » répète t-il dans un murmure doux, caressant. Il lève les yeux vers le ciel. L'envie de bondir, de voler. Les ailes frémissent encore, bougent sous le t-shirt, noires et plumeuses comme celles d'un corbeau géant. Quelques plumes dépassent, du col, du bas du dos. Il n'y prend pas garde. Priam se contrefiche de tout. Sauf de cette présence à côté de lui, qui n'est ni familière ni inconnue. C'est presque reposant. Il ferme les yeux, avec un air, non pas apaisé, mais pensif.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 21:45


CREPUSCULE DU SOIR





Petra, elle a l'air outré quand elle entend que l'individu l'a suivi. Elle se surprend à réagir ainsi, honnêtement. N'est-ce pas ce qu'elle entreprend, elle aussi, quand elle doit se nourrir d'essences meurtries ? Les pas qui se fondent dans le silence de mort, elle les prend en filature, ceux qui vont dépérir. Elle ne sait pas comment, ni pourquoi. Elle sait juste que la Mort leur a réservé une place de choix, ce jour-là, et qu'elle doit être présente pour sa propre survie. Parfois, ils la voient, qui se faufile, qui se colle aux façades afin de passer inaperçu. Parfois, ils se demandent qui elle est, ce qu'elle est. Chien de l'Enfer, qui suit à la trace, qui flaire la dernière seconde qui s'écoule et qui attrape la proie. Le simple toucher, une paume sur la joue, qui frôle et caresse d'un geste délicat, un repas qui rassasie. Le sarcasme qui coule des lèvres étrangères. « Prophétesse... » qu'elle murmure doucement, le sourire qui s'esquisse et la main qui vient remettre les cheveux en arrière. La pluie, elle ne cesse pas vraiment. Les gouttes frappent le goudron, rebondissent, ça recommence. Petrouchka, elle ne bouge plus. Elle a l'impression que si elle fait le moindre mouvement, le regard se posera sur elle. Sa silhouette. Sa carrure, qui n'a pas d'ombre. Elle a toujours considéré ça comme une malédiction. Trouver la personne qui va mourir, partir à la chasse aux âmes fraîches. Elle sait ce que ça fait, de ne pas manger. Elle en a besoin. Elle a besoin, de se nourrir. D'eux. Les repas d'avant sa presque mort, ils ne servent plus rien. Sans goût. Fade. Et ça n'arrête pas le temps qui joue ses tours sur le corps.

Aucune idée. Ça l'oblige presque à jeter une œillade, vers lui. Ils n'ont pas tous expérimenté la Mort comme elle l'a fait. C'est effrayant. Elle n'en parle pas. Personne ne veut savoir les histoires, quand elle est partie. Que des rêves. Imagination, moments créés par l'esprit quand ses yeux se sont fermés pour quelques mois. Puis elle demande. Parce que ça l'intéresse. Trop curieuse, elle l'a toujours été. A ses risques et périls. Elle en a découvert, des choses, en posant des interrogations qu'elle aurait peut-être dû garder pour elle. C'est plus fort qu'elle. Un psychopathe. Elle manque un battement. Elle prend ça pour une réelle réponse. Elle se demande même pourquoi elle doit toujours tomber sur des individus aux comportements des plus étranges. Mais tout compte fait, elle se dit, qu'il n'a pas agit bien bizarrement depuis son arrivée. Il a voulu l'aider. Certains l'auraient bien laissé dans le fossé. Manque de temps. C'est humain, le geste qu'il a fait à son égard, même s'il n'est pas forcément à l'aise. Qui je suis n'a aucune importance. Mais ma nature vous intéresse. Comme dévoilée. Elle a voulu faire passer sa curiosité comme de la simple politesse. Demander qui et non quoi. Raté. Gargouille. Les sourcils se froncent. En a-t-elle déjà rencontré ? Cette espèce, elle est rare. Elle en a entendu parler. Ici, et là. Mais n'a certainement jamais vraiment croisé leur chemin. Ou peut-être que si, mais ne s'est jamais plus attardée, n'ayant jamais eu l'occasion d'en avoir un sous les yeux, sans personne d'autres aux alentours. Il n'a pas l'air ravi, d'en parler. De le dire. Elle se contente de hocher la tête, comme si elle comprenait ce que ça signifie, d'être une Gargouille.  Elle a lu, dans les livres. Avant, ce n'était que fiction. Maintenant, elle est obligée d'y croire, quand bien même les créatures ont longtemps animé les cauchemars de son enfance.

Juste Priam. Il remonte, le fossé n'est plus qu'un mauvais souvenir. Petra, elle a des questions. Dans sa tête, ça se bouscule. Elle pose son regard sur sa moto. Et maintenant ? Même interrogation qui résonne. Et maintenant ? Petra, elle ne le connaît pas. Alors elle n'a pas envie de poser des questions qui ne la concernent pas.  « Pourquoi la moto ? » qu'elle demande, alors qu'elle toise rapidement le dos de l'individu, en se penchant quelque peu. Elle a vu aussi, dans les livres. Elle sait, que ça peut décoller du sol, partir, loin, que ça peut observer les paysages vus du ciel. « Vous volez, vous, non ? » qu'elle dit, faisant un geste de menton vers les plumes qui dépassent. « Ça fait quoi d'être une Gargouille ? » Question bête, et elle s'en rend compte. Elle coupe sa respiration, une seconde. Deux secondes. Fait une grimace parce qu'elle percute les mots qu'elle prononce. Les Gargouilles, ça meurt pas. Ça vit, à travers les âges. Ils sont condamnés. Si certains voient ça comme une bénédiction, elle, elle voit ça comme un fardeau. « Je veux dire, ça fait quoi, de voler ? » qu'elle dit rapidement, pour se rattraper. Parce que voler, ça semble, pour elle, être l'un des meilleurs points. Elle se sent presque ridicule, à demander ça. C'est comme si on lui demande ce que ça fait de manger des âmes, de traquer les corps qui vont s'effrondrer. Elle n'en parle pas, sauf si on lui tire les vers du nez. Elle cache sa presque honte en baissant la tête, les cheveux qui viennent se fondre sur la faciès alors que ses pas se dirigent vers sa moto. Elle donne un coup de pied, sur l'un des pneus. « Vous m'aviez dit que y avait rien de casser, c'est quoi ça ? » lance-t-elle, insistant sur le dernier mot, l'intonation qui se veut presque irritante. C'est pas sa faute, à Priam, si la moto a quelques égratignures. Juste un pneu, un peu amoché, mais pour elle, c'est déjà grave.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 22:39

Crepuscule du soir
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.


Depuis combien de temps n'a t-il pas senti cette absence de méfiance ou d'émotions, un réel trou dans son être profond, dans son essence même, dans son existence ? A côté d'un être comme cette faucheuse, il se sentirait comme éteint. C'est une autre sorte de blessure que celle que les humains lui infligent dans leurs mouvements constants. Elle a connu la mort, elle est à présent condamnée à boire les âmes comme fioul pour son corps meurtri. Mais il n'a pas de compassion. Manque d'attendrissement d'un marbre mouvant. Il a face à elle une demoiselle aux abois. Elle n'a plus l'air d'une bête, mais d'une biche. Ses longs cils sont emperlés de gouttes d'eau. Il distingue ses traits délicats, et sa mortalité simple et primitive. Il est jaloux. Ses doigts piquent. Ses griffes hurlent à sortir, comme un fauve en cage. Son coeur pourrait cogner, si il en avait la force. Pourrait-il, en le lui ordonnant, se mettre à battre plus fort ? Il inspire, et ressent chacune des fibres qui se gorge d'oxygène. C'est comme une drogue. Un échelon, une phase : son moyen de se rapprocher de ceux qu'il protègent.

La révélation provoque une avalanche de froncement de sourcils chez Pétra. Priam l'observe, se fige dans des mouvements agiles. Il ne sait pas ce qu'il doit faire, et ça le tue. Non, ça ne le tue pas, et c'est là le problème. Il rouvre ses paupières, les baisse jusqu'au cils de Pétra. Il ne cille plus, ancre les iris à ceux inconnus, comme en espérant lire l'âme derrière ces miroirs féminins. Il hausse les sourcils, surpris par les paroles et les gestes. Comme si elles savaient qu'on parlait d'elles, les ailes frémissent encore. La rudesse de l'interrogation. Il ne la saisit pas, cette brusquerie. Il comprend juste la curiosité. « Je peux voler, oui. » Il tire sur le col de son tee-shirt, et dévoilant un morceau de dos, une hanche pâle, une aile s'étend plus fort. Un voile de rémiges, aussi sombres que l'univers le plus profond. Grande comme un bras, puissante et douce. A moins que ce ne soit le contraire - rêche et glissante comme des plumes de pierre. « C'est aussi différent que l'âme d'un homme et celle d'un chat, je suppose. » C'est une analogie pataude. Ils tâtonnent, à la recherche de l'autre. Il a connu des faucheurs. A rarement essayé de leur parler. A dévoré la plupart. « La moto, c'est le risque et la vitesse. Voler, c'est ... intrinsèque. Ca fait partie de moi. Je ne risque pas de tomber, ce serait ridicule, comme si un homme pouvait oublier comment utiliser ses doigts. L'ivresse de la rapidité, c'est ça que je recherche. Ca et le danger. » Echo aux désirs de Pétra. « Ce que ça fait d'être une gargouille. » Il répète les propos. Comme pour savourer les mots qu'elle a prononcé. Il garde le silence quelques secondes avant de grimacer et de hausser une épaule, celle où l'aile est dénudée. Le céleste membre frissonne et se replie, voilage d'encre et de duvet. « C'est défier et tuer le temps lui-même. » Brisement et contrariété - aucune foi, depuis des lustres tuée. Il considère la presqu'humaine. Elle est jolie, peut-être. Il n'a plus fait attention à la beauté depuis des décennies. La temporalité qui n'a plus de sens.

Il se surprend à rougir, sous l'insistance du début de colère. Il s'approche et hausse encore les épaules en rangeant hanche, épaule et aile sous le tee-shirt détrempé. « Elle devrait survivre. » Il prend ça avec détachement. Comme si leur discussion n'avait jamais eu lieu. Le même cynisme, le même demi-sourire malicieux, presque. Il ne sait pas si il a envie de lui rendre ses questions. Ce n'est peut-être même pas le moment. « Depuis combien de temps vous êtes ... faucheuse ? » Morte. Il avait failli dire " depuis combien de temps vous êtes morte. " Mais ses années passées lui avaient appris à, parfois, surprendre ses mots et les garder, les changer, les modifier. La pluie s'est arrêtée. Ne reste que des nappes de brouillard gris comme de la roche. Il ne sait pas si il a le droit à ses questions. Il a tué plus de ses semblables qu'elle ne peut l'imaginer. Et il a cru voir, en elle, cette compassion mâtinée de surprise, quand quiconque apprend son existence. Les gargouilles, ces maudits qui traversent le temps. Ces monstres parmi les monstres, chasseurs incontestables, dont il vaut mieux ne pas se faire des ennemis. La bavarde merveille de roc n'est plus aussi loquace en présence de Pétra. Pas de timidité. Autre chose, de plus subtil, que lui-même ne comprend pas.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 11 Oct - 23:48


CREPUSCULE DU SOIR




Une vingtaine de grammes. C'est ce dont elle a besoin pour subsister. C'est si peu et pourtant, ça lui suffit. Vingt-et-un grammes d'âme échouée qui lui permet de garder un corps qui respira l'humanité. Ou qui feint de respirer l'humanité. Dès que la faim se fait ressentir, quand l'estomac crie famine et que les mouvements en deviennent brusques, presque incontrôlables, les jambes prêtes à bondir sur l'inanimé, c'est un bout de sa compassion, de son altruisme, qui disparaît. Le regard se pose sur les plumes qui se dévoilent, le col tiré qui laisse apparaître une chose peu commune qu'elle n'a encore jamais pu observé. Elle est presque admirative, mais elle ne le montre pas, se trouve déjà assez naïve avec ses questions lancées en toute innocence et d'une maladresse sans nom. C'est aussi différent que l'âme d'un homme et celle d'un chat, je suppose. Ça la fait doucement sourire, lippes qui s'étirent pour esquisser l'ombre d'un amusement. Si la comparaison aurait été difficilement compréhensible pour d'autres, elle, elle assimile rapidement où il veut en venir et elle ne fait aucune remarque sur l'utilisation de la figure. Son explication tient debout. Elle approuve, laisse son visage faire un signe affirmatif. Ça et le danger. Les sourcils, ils restent froncés. Ça forme même un creux, sur le bas du front de la jeune femme, creux entouré de deux traits aux extrémités. C'est défier et tuer le temps lui-même. Elle aurait bien voulu comprendre davantage. Mais elle ne peut pas vivre ce qu'il vit depuis... longtemps. Elle ne va pas lui demander depuis combien de temps. Sûrement car elle ne veut pas se rendre compte de l'ampleur de la chose. Du chiffre énoncé.

Elle essaie même de changer de conversation. Ou du moins, d'étouffer sa propre bêtise et son tact inexistant. Sa façon d'aborder les autres a toujours été des plus étranges. Des plus empotées. Il y a toujours un moment où elle finit par s'excuser de la gourde qu'elle est. Mais pas tout de suite. Elle devrait survivre, qu'il dit. Elle pose son regard sur lui, le sourcil levé, l'air jugeur et absolument pas convaincu de la teneur des propos qu'il prononce. Elle s'accroupit, passe l'une de ses mains sur la peinture qui a subi le goudron, essuie d'un revers les gouttes qui ornent la couleur noire. « Imaginez que le pneu explose si je me remets à rouler avec là tout de suite. » Imagination. Tout peut arriver. Même si c'est un dégât des plus minimes. Elle exagère. Lui, il fait dans les comparaisons, elle, dans les hyperboles. Elle renifle. Non, elle ne va pas pleurer. Pas une nouvelle fois. C'est le froid, qui vient frôler le bout de son nez. Depuis combien de temps vous êtes... faucheuse ? Elle arrête chacun de ses mouvements. Mine pensive, elle lève les yeux vers les nuages brumeux, songeuse. On ne lui a jamais vraiment demandé. Elle ne compte pas les années. La question, elle la comprend. Elle est détournée. Lui demander depuis quand elle est faucheuse, c'est vouloir savoir quand est-ce qu'elle a dépéri. Les souvenirs, ils reviennent. Ça avait fait mal, puis ça s'était estompé dès lors qu'elle avait décidé de fermer les yeux et de se laisser partir. Puis l'Au-Delà l'a recraché, comme s'il ne voulait pas d'elle, comme s'il voulait absolument la renvoyer sur Terre pour ne pas l'avoir dans les rangs. Elle ne mérite peut-être pas le repos éternel. Peut-être que c'est une épreuve qu'un quelconque Dieu, de subir tout ça. « Ça a commencé quelques mois après mes quatorze ans. » Elle se relève, secoue ses mains, humidifiées par les gouttelettes essuyées. Le regard, il fuit, encore. C'est pas un sujet qu'elle aborde facilement, quand bien même elle doit avouer que c'est plutôt apaisant. De pouvoir en parler, sans les regards jugeurs. « En sortant d'une église. » Elle lâche un rire, c'est nerveux. C'est ironique surtout, comme mort. Elle sort de l'endroit consacré au Seigneur, et elle meurt alors qu'elle s'expiait de ses péchés d'enfant. Peu sont ceux qui ont conscience de ce qu'elle est. Il n'y a que son premier frère, dans son entourage, qui a deux ans de plus qu'elle. « Donc ça fait huit ans. » Elle se tourne finalement vers lui, l'indifférence dans les traits. Ou du moins, c'est ce qu'elle essaie de montrer. Son expression à Petra, elle est plutôt maussade, peut-être même nostalgique.

« On s'y habitue. » Elle hausse les épaules, essayant sûrement de se convaincre de ce qu'elle déblatère. « Mais bon. Le goût des pizzas, des frites, des hamburgers, des viennoiseries, c'est devenu fade. » qu'elle lance, attristée. C'est bien l'une des choses qu'elle regrette le plus. Ses péchés mignons, qui se sont évanouis. Ça n'a plus de goût. Que des atomes, des particules. Les âmes, c'était... spécial. Soit c'est pur, soit ça ne l'est pas. « Vous pouvez profiter du goût des pizzas, vous ? » Question stupide, le retour. C'est innocent, dans le ton, parce qu'elle ne sait pas trop dans quelle conversation elle s'engage. « Vous dîtes que vous aimez le danger. » Elle inspire, le toise, indiscrète, presque pas rassurée à l'idée de demander. Trop fouineuse. « Mais vous ne pouvez pas mourir, vous, non ? » Elle comprend pas. Comment ressentir le danger, quand la finalité n'est pas la mort. Quand il n'y a tout simplement pas de fin à l'existence. « Y a aucun danger, pour vous. Vous êtes... » Elle cherche le mot. « Éternel ? »

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Lun 12 Oct - 8:21

Crepuscule du soir
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Priam ne croyait en rien. Ni en l'humanité, ni même aux créatures surnaturelles, parce que tout ceux là, ils n'avaient pas besoin de foi pour s'animer. Il ne croyait même plus en lui. Il avait cessé il y avait longtemps. Pourquoi croire en un tas de pierre qui s'anime et parle, quand la statue vivante ne l'est pas vraiment ? Pour vivre, il faut pouvoir mourir. A chaque début, il y a une fin. Alors, comment appeler une créature dont l'origine s'estompait dans la Grèce Antique, il y a plus de mille cinq cent ans, et dont le futur semblait aussi tracé qu'une autoroute direction l'enfer ? Priam ne croyait pas les rumeurs. Gargouilles, créatures d'un Dieu. Oeuvres d'un sculpteur fou. Il ne savait pas, en toute honnêteté, et il ne s'en souciait plus. Seuls les spéciaux, les tordus et les bizarres attiraient son attention. Un talent, une compétence, une vie ondulée et cabossée. Un peu comme Pétra. On ne pouvait pas plus cabossé qu'une faucheuse, non ? Mort, puis réhabilité à vivre, sans pourtant avoir la chance qu'on rende tout ce qui nous appartenait. Se nourrir des âmes, ça doit être pire que se nourrir du Mal, juge Priam. Il cherche une pointe de compassion, mais peut-être a t-il oublié en route, depuis son chemin à Athènes, comment on faisait.

« Il y a environ 0.0003 % de chance que cela arrive. Le pneu n'est même pas abîmé, il se dégonfle juste très lentement à cause d'une incision si fine qu'elle est difficilement détectable. » Il énonce ça calmement. Quand on a connu Thalès et Pythagore, on ne pouvait qu'avoir ce qu'on nomme, communément, la bosse des mathématiques. Il la laisse examiner sa moto, et lui-même s'éloigne de quelques mètres pour aller poser gants et casques, trempés, sur la selle de cuir de sa propre bécane. On dirait un couple de motards, vu du dehors. Mais c'est tellement plus compliqué que cela. Il ne pensait pas qu'elle aurait répondu. Sa question était indiscrète, très maladroite. Blessante aussi, imagine t-il. Quatorze ans. C'est jeune, non ? Mais pour lui, quatorze ou deux cents, cela lui paraît remonter trop loin. Il essaye de se concentrer sur ce que cela doit faire, d'être si jeune et de mourir, alors qu'on sort d'une église. Ironie glapissante. La maison de Dieu, le salut et la protection. Huit ans. Le calcul est vite fait. Vingt et un ans. Comme elle est jeune. Une entité à l'aube de sa vie. Non. A son crépuscule le plus sombre, peut-être.

On s'y habitue. Mensonge. Les ailes qui aspirent à s'étendre, comme des muscles trop peu utilisés. Le corps d'argile, de craie et de silex, qui hurle et se tord de-sous l'illusion. La carcasse famélique. La mascarade continue, mais le visage humain a un petit sourire. Un de ces sourires sans joie, comme si lui et elle partageaient des secrets. C'est le cas, dans un sens. « Non, je n'ai pas ce plaisir. » Il cligne des yeux pour en chasser l'eau - mais pas des larmes. Jamais. « Pour tout vous avouer, je n'ai d'ailleurs aucune idée de quel goût cela peut avoir. Je n'ai jamais eu la possibilité de manger une pizza. Ou, si je l'ai fait, elle n'avait que le goût de la cendre et des os. » Cela n'est guère réjouissant, mais il a un petit rire aigrelet. « Je me demande si les âmes ont le même goût que le Mal que je dévore. » Pour un peu, ils discuteraient cuisine autour d'un verre de vin - fade, le vin. La remarque sur le danger lui fait dresser l'oreille. Créé un frisson sur son épiderme, là où le froid et la pluie n'y ont pas réussi. L'enfantine question résonne dans ses oreilles, pourtant elle n'a pas crié. Elle ne comprend pas. Par un réflexe humain, dans une envie soudaine de lui faire comprendre, il fait bouger ses doigts dans l'air, cherche les mots les plus aptes à exprimer le peu de choses qu'il ressent. Priam ne sait pas pourquoi, mais il se confie à cette parfaite inconnue, dont il a senti le goût du sang en le respirant, et dont il sait qu'elle a une jolie moto et une ivresse de vitesse pareille à la sienne. « Si vous tentiez de me poignarder, cela ne fonctionnerait pas. Décapitation, lacération, écartèlement. Je suis effectivement immortel. Aussi intemporel que le temps. Je ne vieillis pas. Mais ... » Légère hésitation, qui donne à son visage des traits plus jeunes et plus vulnérables. « Même si il n'y a pas de danger, la vitesse, la puissance, cela m'attire. Peut-être que je cherche l'illusion du risque. Si je tombais, à 200 kilomètres heure, je ne me ferai pas mal. Mais j'ai envie d'y croire. La vitesse créée une étincelle, que je n'avais plus ressenti depuis longtemps. C'est pareil pour vous, non ? » lance t-il du ton farouche du gamin qui veut forcément partager quelque chose, pour ne pas être seul. « Je veux dire, vous faites ça aussi pour les sensations. Vous portez pas de casque. Vous avez pas peur de mourir ? » Parmi toutes les créatures qu'il pouvait rencontrer, il tombe sur l'une d'elles qui se fiche de la mort ? « C'est étrange de voir tant de gens qui ont peur de la mort, alors que je la cherche depuis toujours. » Priam se demande quel goût aurait son âme, puis se rappelle qu'il n'y croit pas non plus. Il ne doit pas en avoir. « Z'avez une famille ? » demande t-il d'une voix bougonne. Ils doivent avoir l'air idiot, dans l'air humide, à causer comme si rien d'autre ne comptait. « Au fait, vous êtes morte ... comment ? Je veux dire .... C'est quelqu'un qui ... Vous avez voulu vous venger si ... » Peut-être qu'il se rend compte du manque flagrant de tact dont il fait preuve, mais on arrête pas la curiosité d'une gargouille. « Moi, si on m'avait tué, et que j'étais revenu, j'aurai voulu leur faire du mal. » Comme un enfant qui ne comprend plus le bien et le mal. Mais Priam ne connaîtra jamais ça. Et il sait que son devoir n'est pas la vengeance mais la protection. Alors il soupire doucement, sans joie, et continue de fixer le ciel, pour ne pas voir les jolis yeux, dans le visage pâle, au front blessé et aux sourires tristes.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Lun 12 Oct - 18:26


CREPUSCULE DU SOIR




La probabilité qui atteint ses tympans, le chiffre si vite sorti qu'elle ne comprend même pas d'où il vient, elle ne manque pas de lever les yeux vers les nuages et de bouger ses lèvres comme pour l'imiter, sans en sortir aucun son, restant convaincu que tout peut arriver, que ça peut voler en éclat, que ce n'est pas les mathématiques qui la sauveront. Je me demande de combien est la probabilité de mourir devant une église. Ça lui traverse l'esprit, puis ça repart. Lui aussi, il ne connaît par les saveurs. Elle  ne sait pas ce qui est le pire. Ne jamais les avoir goûté, ou avoir eu la chance de les savourer et lamentablement se retrouver devant des plats qui ne lui procuraient plus aucun plaisir pour les papilles ? Je me demande si les âmes ont le même goût que le Mal que je dévore. Bonne question. Elle esquisse cette mine méditative, presque absente. Elle ne peut pas décrire le goût des âmes. Certainement que seuls les faucheurs peuvent comprendre. Il y a des essences préférées à d'autres. Les pures, les moins pures, les complètement souillées. Petra, elle ne fait pas de favoritisme. Elle prend ce qui lui passe sous la main. Néanmoins, elle se délecte plus ou moins selon les individus qui sont tombés. L'impression d'arracher la vie de l'enfant quand elle lui caresse le visage, la sensation de faire quelque chose de bien quand elle s'attaque à la gangrène de la capitale, l'indifférence quand c'est à ceux qui ont bien vécu qu'elle prend l'âme. Dans l'ignorance, elle hausse les épaules et jette un regard rapide dans la direction de Priam. Elle n'a pas la réponse et n'arriverait sûrement pas à formuler quelque chose de logique quant aux saveurs des maigres repas qu'elle s'attribue.

Le danger. Elle l'a longtemps fui, avant. Avant, quand elle avait peur de sortir après dix-sept heures. Quand on lui interdisait d'aller dans tels ou tels quartiers, à cause de la flore qui fane et qui laisse que la mauvaise herbe. C'est pareil pour vous, non ? Elle acquiesce. Elle doit bien l'avouer, elle aussi désormais, elle cherche constamment le danger. Malgré la carrure frêle et les caprices répétées, les pleurs qui ne cessent d'assourdir, les vaines conséquences qu'elle ne mesure pas, l'adrénaline, elle en a besoin. Se sentir vivre dans un corps qui pourrit dès lors que le régime alimentaire n'est pas tenu. Vous avez pas peur de mourir ? Le rire franc qu'elle lâche, irréfléchi et involontaire, presque automatique. Autrefois, elle la craignait, la Mort. C'est étrange de voir tant de gens qui ont peur de la mort, alors que je la cherche depuis toujours. Le mauvais sort au-dessus de la tête de l'inconnu, elle ne sait simplement pas quoi dire. Il a certainement dû essayer, maintes fois, de disparaître vers d'autres cieux. Plus elle y pense, plus elle se dit qu'elle a de la chance. Elle peut mettre fin à ses jours quand elle le souhaite. Elle peut décider de partir, de ne plus avoir à porter de malédictions. Elle peut se laisser putréfier, attendre que ça se passe, dire au revoir au monde qu'elle rejette. Pourtant, elle ne le fait pas. Ça lui est passé par l'esprit, puis s'en est aussitôt sorti. A force de se convaincre qu'elle peut être normale. Qu'elle peut être comme avant. C'est pour ça qu'elle pleure, parfois. Elle se souvient, d'avant. Quand elle tombait, elle pleurait. Elle assimile la chute à la sensation de douleur, quand bien même elle ne souffre pas spécialement. Du moins, pas psychologiquement. « Bah... » Peur de la mort. « C'est pas que j'ai pas peur mais... Disons que je l'accepte. Je vais pas non plus tomber dans ses bras, mais si elle vient me chercher, je pars avec elle. » C'est la vie, qu'elle se dit.. « Y en a qui se battent pour survivre, pour rester en vie. Ils se privent. Je vois pas l'intérêt. Ça s'appelle pas vivre si on décide de ne pas faire telles ou telles choses pour rester en sécurité. » Donc la moto, concrètement, elle n'abandonnera pas de si tôt. Et ne mettra certainement jamais de casque. Roulera en pleine tempête si elle en a envie.

Famille. Un mot qu'elle a du mal à concevoir. Peut-être à cause de l'absence des parents. Pas vraiment de figure d'autorité à contempler, admirer et respecter. « Deux grands frères. Pas très intelligents, mais gentils. Et humains. » Elle fait une pause, inspire, range ses mains dans ses poches arrières. Paumes, phalanges, intactes sur l'épiderme, brisées à l'intérieur, qui ont souffert à cause de la dernière. « Une demi-soeur. Une vraie... » Garce. Soupir. Elle s'arrête. Pas de lancés  de fleurs, ni de critiques. Si seulement elle pouvait disparaître, qu'elle se met à penser. Petra serait sûrement la première à se ruer sur son âme. Ou peut-être que cette dernière aurait un goût détestable comme le comportement de son propriétaire, qu'elle ne voudrait pas s'y risquer. Une vraie plaie, la plus jeune. Un an plus jeune, vingt ans de terreur derrière elle. Petra ne sait pas ce qu'elle devient, et c'est sûrement mieux comme ça. Ça ne l'importe plus vraiment, tant qu'elle ne la revoit pas. « Mais bon. On est très loin de la famille rêvée. » Elle ne se plaint pas. C'est qu'un constat, avec du recul. « Vaut mieux être seul. Je crois ? » C'est mieux la solitude, que de se taper dessus à tout bout de champ, crier à travers les pièces pour des broutilles.

Au fait, vous êtes morte... comment ? La discussion, ça lui fait doucement étirer les lippes. Comme deux pantins qui ont toujours suivi le rythme des ficelles, sous une mélodie redondante, qui ne sont pas habitués à s'intéresser aux autres ou à parler d'eux-même avec un semblant de franchise. Moi, si on m'avait tué, et que j'étais revenu, j'aurai voulu leur faire du mal. C'est dit si spontanément, avec une légère touche d'innocence, qu'elle s'oblige à retenir le rire. Leur faire du mal. C'était certainement pas voulu, de leur part. Ça a juste mal tourné. « On m'a tapé dessus, j'ai saigné, je suis tombée, puis on m'a laissé dans une petite ruelle quelque part dans Vienne. On m'a trouvé, j'ai dormi cinq mois, on a dit qu'à je sais plus quelle heure j'étais morte, la seconde d'après, je suis revenue. » qu'elle dit bêtement, presque machinalement. Peut-être qu'une personne lambda n'aurait pas été plongée dans le coma. Mais elle, le moindre coup, même des plus légers, ça se transforme en ecchymose. C'est pas grave, ça. Mais c'est quand même plus inquiétant quand c'est la tête qui tombe la première pour manger le goudron. « J'y ai pensé, à la vengeance. Mais je pense pas que ça serve à grand chose. » Perplexe. Elle accepte peut-être trop facilement les fatalités et tragédies. « C'est pas parce que je vais leur faire subir la même chose que je vais pouvoir redevenir comme avant, m'voyez ? Puis, je pense pas que c'était volontaire, de me faire mal. »  Naïve. C'est ce qu'elle se plaît à penser, les yeux qui se dirigent vers l'inconnu à qui elle se confesse. Elle a presque l'impression d'essayer de se convaincre elle-même. Presque. « Je sais que j'ai dit que j'embrassais la Mort si elle le veut, mais quand même, mourir deux fois des mêmes mains, ce serait... » Elle trouve pas le mot. Bizarre ? Répétitif ? « Du déjà-vu. Pas drôle. » A défaut de trouver mieux. « Vous voyez ce que je veux dire ? » Bien sûr que non, Petra. Lui, il n'a pas vécu avec la Mort, et il ne pourra jamais. Nerveusement, elle tape dans un pneu. « Enfin... Je voulais dire... » Tais-toi, Petra. « Vous... avez dû en vivre et en voir, des choses. Ça fait longtemps ? » Oui, voilà. C'est bien rattrapé, non ? Ça reste maladroit, mais un peu moins.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Lun 12 Oct - 22:19

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Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.


Les souvenirs sont sensés s'estomper avec le temps. Mais la mémoire reste vive. Nullement déclinante, délirante, la psychose de pierre. Acuité du temps. La chaleur de la Grèce, et ses accents antiques. La rencontre sanglante avec Ambroise, son bien-aimé Ambroise. Son frère de diamant et de roche, d'obsidienne et sans âge. Est-ce que, dans mille ans, il se souviendra de Pétra ? Peut-être, oui. Il l'espère, Priam. Il ne voudrait pas oublier les jolis yeux qu'elle a, et le timbre spécial de sa voix, comme une caresse ondulante qui se fait griffe féline sous la colère ou l'emportement. L'interrogation dans sa voix est légère, enfantine. Gracile dans son humanité, qui fait vibrer les cordes liturgiques chez la gargouille. Ils sont comme deux entités, à se frôler sans oser se toucher. Ce n'est pas un jeu, mais un ballet. Il a toujours aimé danser, l'être de pierre. Plus agile qu'on ne pourrait le croire. Passionné dans ses mouvements félins, comme un fauve en pleine traque. Si elle vient me chercher. C'est joliment dit. Morbidement dit, aussi, sûrement. Mais c'est une philosophie de vie qui se faut. Ne pas risquer la mort impunément, sans la craindre ni l'appeler. Si il avait été humain, mortel, il aurait agi de la sorte. Echo des essences, fantômes d'un captivant enchantement. « Certains survivent quand d'autres vivent » enchaîne t-il par la suite logique d'une réflexion qui semble commune. Certains ne sont que des animaux. Manger, boire, forniquer, dormir, puis recommencer. Où se trouve le plaisir dans la redondance macabre d'un plan tout tracé ? Où est le risque, où est le danger, ces émotions qui donnent le frisson, qui cristallise le coeur ?

Des frères, une soeur. Il en a compté beaucoup, des gens qui s'estimaient être pour lui la même chose. Des amantes aussi, des amants parfois. Ce qui l'a toujours attiré, ce n'est pas un sexe ou même la beauté, mais la vitalité. Morts, tous. Il ne sait plus ce que c'est que de tenir à quelqu'un qui va mourir. Il ne veut plus le savoir. Seul Ambroise a son amour ultime, fraternel et sans limite. Un être intemporel à sa manière, une ombre et un soutien. « Je n'ai pas été seul depuis longtemps. » C'est la vérité. Il a retrouvé son Ambroise par hasard, mais il ne s'est jamais estimé seul. Le lien qui les unit dépasse l'entendement humain, les étiquettes, les genres et les époques. « Mais je comprend ce que vous voulez dire. La solitude plutôt que ... être mal accompagné, c'est ça ? » paraphrase t-il dans un élan purement réfléchi. Il se demande ce que c'est que d'être réellement seul. Parce que, même si il sait qu'il a Ambroise, il ne connaîtra sûrement jamais la quintessence du bonheur d'être deux âmes. Aimer un être charnellement, aimer d'amour passionné, et non pas comme sa famille ... Il a oublié d'aimer. Il a oublié de désirer, Priam.

Le frémissement de dégoût le prend. Voilage sous l'hystérie du gardien.Battue à mort. Il lui glisse un regard, non pas d'incompréhension, mais incompréhensible. Durs comme les pierres, qu'ils sont, ses yeux.  Noirs comme l'obsidienne, flamboyant comme des flambeaux dans la nuit noire. Puis ça s'éteint. Les paroles de Pétra agissent comme l'eau bienfaitrice, qui éteignent le feu vengeur et violent. La férocité primale se range bien gentiment dans ses cases, en attendant que leur possesseur ne les demande. Brutalité déchirante, qui saura lacérer et meurtrir en temps voulu. « Pas volontaire ? » qu'il murmure, comme on chercherait à ouvrir un coffre en appuyant sur une serrure. Mais il ne veut pas la blesser. Il sent qu'elle ne fait que feindre. Indifférence jetée aux regards, pour éviter qu'on ne déniche le dessous. Peut-être même qu'elle se cache tout ça à elle-même. Ou alors il imagine tout ça. Peut-être qu'elle s'en fiche ? Il hausse les épaules. Pas drôle. Il n'a jamais vu quiconque mourir en éclatant de rire. C'est que la mort doit manquer du sens de l'humour, de toute évidence. Il ne relève pas la remarque, mais la gêne qu'il entend lui fait tourner la tête. « Oui. » Il sait qu'elle cherche plus. Il n'a pas à lui répondre. Il le fait quand même. « J'ai arrêté de compter, mais ... Si mes souvenirs sont exacts ... mille cinq cent ans, à peu près. » Si longtemps. Si loin, et si proche. Comme hier. Il regarde ses doigts humides, aux muscles tendus. Comme si il espérait toucher quelque chose - ses souvenirs, un autre monde, le lointain inavouable. « Je suis né à Athènes.   » Il dit ça en grec ancien, avec un sourire amusé. Ca lui plait, de retrouver ses racines, et la langue voltige avec agilité. Il aurait cru ne plus s'en rappeler. « Je suis né à Athènes.   » il répète, dans la bonne langue vivante qu'ils partagent, cette fois. Le sourire ne le quitte plus. Un gamin à noël. « J'ai vécu à Rome. J'ai rencontré les grands de ce monde. J'ai vu des rois naître et mourir. J'ai combattu des êtres inimaginables. » Pourquoi il raconte ça ? Parce qu'il a quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui ne sache pas déjà ce qu'il va dire. Quelqu'un qui n'a pas vécu avec lui. Il se sent étrangement bien. Apaisé.  « Est-ce que vous vous intéressez à l'histoire ? Vous avez une époque favorite ? » Il tourne sur lui-même, vers elle. Comme un animal dont on a cerné l'attention. Elle a trouvé le déclic chez lui. Il semble plus vivant. Animé. Comme une marionnette dont on tire les fils. « Pétra. » Il roule le prénom sur sa langue comme pour le savourer. Délicatement prononcé. Lentement, presque. D'une voix grave et chantante, comme une litanie digne des pythies. « Qu'est-ce que vous faites, dans la vie ? Cascadeuse ? Mauvaise cascadeuse ? » raille t-il avec un sourire malicieux. « Si vous devinez ce que je fais, dans la vie ... vous avez le droit de me demander ce que vous voulez. Un gage, de l'argent, ma parole, une anecdote. Ce que vous voulez. » Le jeu. Il vit pour ça - pour l'ivresse du risque. Il est curieux de voir si elle trouvera. Ce qu'elle choisira. Il la défie de ses prunelles sombres, enfant d'argile au sourire de chat.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Lun 12 Oct - 23:54


CREPUSCULE DU SOIR




La vengeance. C'est ce qui l'a amené dans l'église, ce dernier endroit qu'elle quitte avant de se morfondre sur le revêtement rêche du sol de Vienne, le souffle qui peine à s'élever dans le mutisme qu'offre une nuit sensée être comme les autres. Elle se souvient, la colère qui ronge les os, qui prend le contrôle des mouvements, ces derniers animés par la saveur amère, l'acrimonie qui s'entend à chaque phrase prononcée. C'est encore la dernière, la demi-sœur, qui l'oblige à venir s'expier de péchés. C'est habituel, la routine qu'elle ne craint pas. A quoi bon s'imaginer le pire quand on se dit que le mal n'arrive qu'aux autres ? Ça tombe sur elle. Pur hasard, selon la donzelle. Je n'ai pas été seul depuis longtemps. L'esquisse d'un sourire qui se dessine sur les traits de Petra. Entourée de la famille qu'il lui reste, elle a parfois l'impression d'être d'autant plus seule. Elle est seule, après tout. L'unique à avoir été frappée par une malédiction. Et elle ne se confie pas. Ils ne savent pas, sa nature qu'elle traîne avec elle depuis huit années. Ils ont bien d'autres tracas à régler que de se soucier de ce qui a pu lui arriver. Et elle connaît, cette nouvelle aversion de son grand-frère. Pour les gens différents. « C'est exactement ça. » qu'elle répond finalement. Être mal accompagné. La pire des présences qui puisse exister. Comme un sac qu'on se doit de porter, alors qu'on ne souhaite que le jeter sur les pavés, puis s'en aller, vaquer à des occupations autres que de supporter l'insupportable. Et pour l'asocial qu'elle est, les personnes tolérées se comptent sur les doigts d'une main.

Pas volontaire ? Remarque qu'elle ne perçoit pas. Ou peut-être a-t-elle simplement prêté attention aux lippes qui bougent, mais n'a pas cherché à savoir ce qui est dit. Peut-être parce qu'elle sait qu'au fond, elle a tort. Elle ne le saura jamais, s'ils avaient prévu de l'amocher autant, ou s'ils pensaient simplement s'amuser le temps d'un instant avec la craintive qu'elle était. Et qu'elle est toujours. Contrairement à avant, elle ne le montre pas. Pourtant, quand les inconnus viennent vers elle, quand elle sent l'avarice de l'homme et le pouvoir dans les phalanges qui se referment autour de ses poignets, ça tremble dans tout le corps. L'étourderie dans les termes qu'elle utilise pour s'exprimer, on remarque qu'elle n'a pas l'habitude de tenir la conversation. Mille cinq cent ans, à peu près. Le faciès qui se tourne vers lui, la bouche entrouverte. Elle ne se rend pas compte, du temps que ça fait. C'est comme inimaginable, à son sens. C'est si loin. Elle ne peut que toucher sa vingtaine d'année, il n'y a rien avant. Que de la poussière. Et après, elle ne vivra pas autant. Mine boudeuse qu'elle dissimule. Presque jalouse des époques qu'il a pu traversé et qu'elle aurait bien aimé connaître, autrement que dans les ouvrages qu'on lui a fait bouffer. Chaque page. Certains considèrent ça comme une corvée. Elle, elle apprécie. La phrase prononcée dans une langue qu'elle ne connaît pas. Haussement du sourcil, de l'incompréhension qui se lit dans ses yeux. Puis elle entend. Athènes. Émerveillement alors qu'elle l'entend, raconter vaguement. C'est flou, mais elle veut déjà en entendre plus. C'est comme lire un livre d'Histoire. Mais c'est nettement plus intéressant. Plus captivant. C'est des anecdotes, qu'il peut conter. Des faits, qu'il peut bouleverser. Des vérités inavouées ou déformées, qu'il peut rétablir en bonne forme. « Je vous envie. » qu'elle murmure. Presque inaudible, peut-être assez pour qu'il entende. Elle, elle ne connaîtra que le XIXème siècle, très sûrement. Et ça semble si insignifiant face à celui qui a traversé les âges. Le léger sursaut, quand il se tourne vers elle alors qu'elle ne s'y attend pas. Les yeux de Petra, baissés vers le goudron. Les regards qui se croisent, elle a toujours du mal, même si elle essaie. C'est rapide, vif, une œillade, un simple coup d'œil. « J'aime l'Histoire. » qu'elle articule, en réponse à la question posée. L'Histoire, elle lui a longtemps étudié, en large et en travers. Les grandes lignes, les plus petites, les détails poussiéreux. « J'aime la fin du XVIII ème siècle. Le début du XIX ème. » Juste pour Wolfgang Amadeus Mozart, Beethoven, Bach, d'autres. Richard Wagner. « L'époque des grands compositeurs. C'est pas si vieux, pour vous. »  Sourire qu'elle laisse apparaître, puis qui se dépeint. Pour elle, c'est loin. Le bout du monde. « J'aime bien l'Antiquité. Enfin. Plutôt les mythologies de l'époque. » Les histoires sans queue ni tête. Les Dieux, multiples, les créatures qui peuplent les cavernes, les sols, les flots et les nuages.

Ce qu'elle fait dans la vie. C'est pas bien passionnant, malheureusement. Si elle avait fait d'autres choix, elle aurait pu dire qu'elle était grande danseuse de ballet. Elle laisse le faciès s'adoucir, sous la boutade et n'hésite même pas à relever le regard vers l'individu. Mauvaise cascadeuse. Elle admet qu'elle n'aurait pas fait long feu dans le domaine. « Alors je dois deviner ce que vous faîtes, et simplement vous dire ce que je fais dans la vie ? Je trouve pas ça équitable. » qu'elle lance, criant presque à l'injustice. Elle fait un non de la tête, le « Tss tss » qui suit le rythme du mouvement. « Je devine, et vous devinez aussi. » Elle tapote son propre menton avec l'un de ses index, l'air pensif qui orne le visage. « Ça doit être quelque chose qui se rapproche de près ou de loin à... L'Histoire. » Le pied tape doucement le sol, les yeux se lèvent vers le ciel comme si ça lui permettait d'y voir plus clair. « Vous connaissez beaucoup de choses. Mais je vous vois pas professeur. Non pas que vous feriez pas fureur auprès des élèves... » Elle secoue la tête rapidement, confusion dans les mots. « Fureur avec vos histoires, hein. » Elle croise les bras. Elle n'a jamais été douée pour ce jeu enfantin qui l'a longtemps torturé l'esprit. Les devinettes. Elle n'a sûrement pas l'esprit assez logique pour faire les liens adéquats et trouver les relations qui peuvent la guider vers la réponse. « Un métier qui vous rappelle votre... longue vie. » Elle bouge la tête, de haut en bas, comme pour souligner sa réponse, définitive. « Je suis toujours pas devin, et je peux pas non plus lire dans les pensées. » lance-t-elle, comme pour se défendre de la maigre réponse donnée. « On va voir si vous pouvez faire mieux. Mais j'en doute. Fortement. »

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Mar 13 Oct - 8:25

Crepuscule du soir
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.


Habituellement, il aime pas parler de lui, Priam. Tombe de roc, fermée aux secrets. Fosse à mystères. Les hommes sont capables du pire, bien souvent parce qu'ils le veulent. Ils manipulent et se servent d'autrui, pour arriver à leurs fins. Repoussants titans de chair, au coeur noirci par leurs péchés. Priam leur doit cependant sa loyauté et sa vigilance. Il est né pour cela. Il vivra, à jamais, pour ces êtres qu'il défend. Cela ne fait pas de lui pour autant une sentinelle à mépriser. Hors du temps, il ne devrait avoir le droit de juger que ceux dont l'âme est souillée par les fautes. Sacrilèges vissés au corps. Crimes hideux jetés à la face du monde. Sa neutralité de pacotille n'est qu'illusion, car tout de pierre qu'il soit, ses jugements sont toujours plus féroces. Sauvagerie grandissante. Bestialité jusque chez l'autre. Peut-être que maintenant, c'est lui, le monstre.

Pétra ne bouge pas, ne rétorque pas, devant la phrase qui s'est échappée. Tant mieux, dans un sens. Elle n'aurai peut-être pas compris ce qu'il avait cherché à réveiller. Quand on a l'immensité de la rivière des âges devant soi, on sait que chaque chose arrive toujours, et qu'il y aura son pendant, et que tout cela recommencera dans une boucle infinie. Il savoure, comme une victoire ridicule, le visage déconcerté. Il en profite, comme d'une faille. Il assène ses vérités. Comme à coups de souvenirs. A coup de sourires. Je vous envie. Il ne bouge plus, pétrifié à quelques mètres d'elle, mains dans les poches, une aile repliée contre sa hanche comme un bras dont la main tiendrait l'os tendu. « Et l'Histoire vous aime. » Un bruissement de son cerveau antique. Le temps a beau être le plus parfait des assassins, on ne peut médire que l'Histoire aime ses enfants, ceux qu'elle façonne. Après tout, n'a t-on pas donné une seconde chance à une créature morte ? Cadavre rejeté, dans une enveloppe encore tiède. Histoire qui se renouvelle, sans se répéter. J'aime la fin du XVIII ème siècle. Le début du XIX ème. Consciemment, avec une rapidité surhumaine, il cherche avec délicatesse des réminiscence à piocher. Il les veut beaux, les souvenirs, joyeux et enviables. Il ne veut pas l'appâter, mais la réchauffer de ces reliques mentales. C'est pas si vieux pour vous. Sourcil qui se hausse, avec un air mutin. C'est qu'il en deviendrait presque humain, le golem de pierre. Les mythologies. « Mozart a souvent signé ses oeuvres d'un mot, Trazom. En fait, il s'amusait énormément à parler ou écrire à l'envers, et à inverser les lettres des mots. Comme un code secret. Il était également connu pour être un bon vivant et aimer rire. Les lettres qu'il envoyait à ses proches ou à sa famille possédaient un humour particulier, bien singulier chez un compositeur aussi cultivé que lui. » Il se souvenait des lettres que lui avait montré l'allemand. Priam secoue la tête. Peut-être possède t-il encore une lettre ou deux du compositeur. Il passe à l'autre sujet. Les souvenirs remontent de plus loin. Anciens et vétustes. Des objets précieux derrière des vitraux de verre coloré. « Les rituels divins chez les Grecs étaient monnaie courante. Festivités où l'alcool et la nourriture étaient offertes comme offrandes aux Dieux. Libations au nom des divinités. Lors d'un de ces festival, à Athènes, un groupe de grecs est arrivé. Nous les avons accueillis, et ils se sont joints à nous. » Il avait le regard dans le vide. Revivant cette fête. Les muscles de son corps s'étaient détendus au souvenir agréable. Il avait encore le goût de l'alcool de fruits. Mais c'était surtout ce qu'il allait dire qui le faisait encore frissonner, et qui maintenait parfois sa conscience hors de l'eau. « L'un d'eux était un vieil homme, en simple toge salie, grise et déchirée. Il s'approcha de moi et hocha la tête d'un air paternel. Il m'offrit une coupe de vin, une seule, l'unique que je bus ce jour-là. Je me suis senti ... disons, obligé. Ce fut la seule fois où je fus réellement ivre. Je crois, naïvement, que j'ai peut-être rencontré un dieu cette fois-là. » Ce n'était pas une explication facile à donner. Le regard doré de l'homme, plus vifs que n'importe quelle paire d'yeux. La façon dont il avait souri, comme le protecteur du protecteur. Priam secoua la tête. Ce n'étaient plus que des mots. Il n'était plus sûr de rien. Où était passé sa foi enfantine ? Morte, avec tous ceux qu'il avait laissé derrière lui.

Je devine, et vous devinez aussi. Tressaillement. Vertige d'un divertissement. « Oui » qu'il chuchote, comme séduit. Il la laisse essayer, tester, et ça a quelque chose d'excitant. Il a oublié qu'ils sont en dehors de Paris. Qu'elle puisse avoir froid. Il l'observe franchement, sans aucune once de peur ou de crainte. Il guette autre chose qu'une bonne réponse. Il essaye de braver les yeux. Echange d'iris, discours silencieux des prunelles qui continuent de s'échapper. Non pas que vous feriez pas fureur auprès des élèves... Cillement. Quoi ? Fureur avec vos histoires, hein. Pour un peu, il aurait cru que ... C'est idiot. Ce n'est pas comme si il cherchait à plaire, même pas à elle. Rebuffade, peut-être vexée, peut-être froissée. Comme de la pierre abîmée. J'en doute fortement. Ou comment pousser Priam à jouer plus fort. « Nous allons voir. » Bravade. Défi d'un timbre masculin. « Vous êtes casse-cou. Vous roulez sans casque et sans souci du risque. Mais vous n'êtes pas cascadeuse. » Elle ne serait pas ainsi, si elle connaissait les réels risques. Ou peut-être que si, qui sait ? « Vous êtes curieuse. Vous aimez l'histoire. » Est-ce que c'était aussi simple que ça ? « Vous êtes encore jeune. Seriez-vous étudiante en histoire ? » Une tentative passionnée et impatiente. Il veut gagner, tout de suite, Priam. Il a le temps, mais il ne le prend pas. Comme un gosse. « Un métier qui rappelle ma longue vie ? ... On peut dire ça oui. Mais pas comme vous l'imaginez, je suppose. » Une petite aide. Un coup de pouce, ou d'index, comme elle préfère. Les sourires qui dévoilent des dents d'ivoire ; les crispations joyeuses d'un visage. Bonheur d'avoir trouvé un adversaire.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Mar 13 Oct - 11:39


CREPUSCULE DU SOIR




Socialement parlant, Petra fait des efforts. Elle essaie, elle tente. Maladroitement, certes, mais parfois, elle se lance. Elle voit les résultats qui en découlent. C'est pas fameux, c'est même pitoyable. Elle n'intéresse pas grand monde. Peut-être est-elle bien trop réservée pour réussir à se lier d'une quelconque amitié. Peut-être qu'elle ne possède pas les caractéristiques nécessaires pour faire partie d'un cercle d'amis. Peut-être qu'ils discernent la mascarade, la machination qu'elle met en place, les mensonges pour essayer de se mettre sur un piédestal. Simplement pour se faire accepter pour ce qu'elle est, quand bien même elle ne leur révèle pas sa vraie nature. C'est peut-être ce qui coince. Peut-être qu'ils savent, qu'au fond, elle cache quelque chose qui remet en question chacun de ses mots. Et l'Histoire vous aime. C'est pour ça qu'elle passe la plupart de son temps libre dans les livres. Les ouvrages, chez elle, qui s'accumulent, alors que le temps manque franchement pour pouvoir pleinement apprécier les lectures dans lesquelles elle aime se perdre. Comme si le temps s'arrêtait, elle découvre les bribes d'un passé qu'elle n'a pas vécu. Elle s'imagine, comment c'était, avant. Chaque événement, elle se les représente dans son esprit. Faute de ne pas en avoir les souvenirs.

Petra, elle aurait pu s'assoir sur le goudron, se mettre en tailleur afin d'écouter chacun des mots prononcés. Elle aurait pu admirer la figure devant elle, avaler chacune des phrases qui découle. C'est pas de la jalousie, mais presque. Elle montre ce brin d'envie, ça se voit dans ses yeux. Il a rencontré les plus grands. Ces êtres qu'elle contemple, devant lesquelles elle s'extasie, devant leurs œuvres. Parfois, elle se dit qu'elle n'est pas née à la bonne époque. Mozart. Elle a presque envie de lui demander s'il n'a pas un autographe. Quelque chose, qui lui aurait appartenu. Mais elle s'abstient. Je crois, naïvement, que j'ai peut-être rencontré un dieu cette fois-là. Ça lui arrache un sourire, pas moqueur, pas railleur. Petra, elle y croit. C'est possible. Tout est possible. Puis finalement, elle se rend compte. Ce ne sont que de beaux souvenirs, qu'il raconte. Des anecdotes appréciables. Pas moches. En mille cinq cent ans, il a pourtant dû en vivre, des crasses. Les guerres, les batailles, le sang, le carmin qui coule, souvent pour des raisons qui mènent vers la domination d'autres. Elle l'envie. Juste pour les bons côtés.

Petra, elle ne parvient pas vraiment à mettre le doigt sur ce qu'il fait, dans la vie. Elle réfléchit, mais ne voit pas. Elle a quelques idées, des indications, qui devraient la mener vers une réponse satisfaisante. Elle se creuse la tête. Elle sait que c'est quelque chose qui se rapproche de ce trait que les autres n'ont pas. Éternel. Quelque chose qui laisse sa trace à travers les âges. Ou pas. Ou pas. Peut-être qu'en fait, il pratique une profession qui n'a rien à voir. Nous allons voir. Le sourire de Petra s'agrandit, comme excitée à l'idée d'entendre l'acheminement qui va mener à la réponse qu'il va donner. Seriez-vous étudiante en histoire ? Sourire qui adoucit les traits, si enfantin pour quelqu'un de son âge, qui balaie même les pleurs passés. Comme si les larmes n'avaient jamais coulé, quelques instants plus tôt. « Histoire de l'Art. » qu'elle rajoute, pour la précision. C'est pas si différent. Elle étudie les époques, les événements marquants, les styles qui sont ancrés dans telles ou telles autres périodes, les explications qui viennent éclairer le pourquoi du comment un genre était prisé à une époque, et pas à une autre. « Mais vous avez raison. » qu'elle avoue, les lippes malicieuses, le regard qui montre le côté espiègle. Elle lui laisse croire qu'il a tout bon. Mais pas comme vous l'imaginez, je suppose. « Vous êtes doué. » Elle croise les bras, penche la tête sur le côté, lève les yeux au ciel, le même sourire taquin. « Mais pas assez pour deviner mon occupation première. » Elle inspire, traits qui soulignent la réflexion qu'elle entreprend. « J'ai beau étudier l'Histoire, j'n'ai pas vraiment le temps pour m'y consacrer pleinement. Par contre l'Art... » Une forme d'art. Ça aurait eu quand même plus de charme, de dire qu'elle était danseuse de ballet. Le Moulin Rouge, c'est quand même moins impressionnant selon elle. « Ne pensez même pas à la peinture, la sculpture ou que sais-je. Je suis plus trop douée de mes mains. Pensez à... au rythme. D'une musique. » Elle voulait devenir pianiste, fut un temps. Mais avec les paumes qui ont souffert, elle a vite abandonné. Pas comme elle l'imagine. Elle plisse les yeux, l'observe. Analyse. Comme si d'un simple regard, elle allait avoir une illumination. « Un métier qui vous rappelle ce que vous avez vécu. » Elle marque une pause. « Pas un seul moment de votre vie, mais plusieurs. » Quand elle ne trouve pas, ça a tendance à l'irriter. Elle n'est pas patiente. Elle aimerait bien qu'on lui crache la réponse, pas venant de lui. Mais qu'un autre lui souffle à l'oreille. Elle ne veut pas perdre. Pas abandonner. Peut-être trop joueuse. Et mauvaise perdante. « Quelque chose qui retrace votre vie, de votre naissance à... Maintenant. Un musée. Vous travaillez dans un musée ? Ou quelque chose dans le genre. » qu'elle demande finalement. « Si j'ai raison, je peux demander ce que je veux ? » Elle n'hésite pas. « Vous me prêtez votre moto ? » Elle est confiante, la petite, sourire des plus innocents et candides, qui montre la bécane du bout de son index.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Mar 13 Oct - 14:10

Crepuscule du soir
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.


Les traces du passé sont écrites en chaque être, composant son essence, entremêlées aux pistes des avenirs les plus divers. Priam ne se demandait jamais ce qu'allait être son propre futur : à quoi cela servait-il, quand on en voyait pas le bout ? Comme un long tunnel sans lumière. Aucun éclairage, dans son monde gris et noir. Une averse éternelle, intemporel mauvais temps. De vastes étendues de clair-obscur, défendues et vides. Les êtres qui y passaient n'étaient que temporaires. Il se souvenait de chacun d'eux, comme si il était le gardien de leurs mémoires. Cela lui faisait plaisir - de pouvoir être la tombe gravée des souvenirs. Outre des siens. Ceux du monde. Humanité sous-pesée, sous-jacente, composée dans ses cellules et ses flashs. Rêve d'autrefois dans l'ailleurs. Il la voit, l'écouter. Les sens en émoi - les siens, lesquels ? C'est lui qui ressent ce frisson, ou elle ? Est-ce qu'il le devine dans les yeux féminins, ou sont-ce les siens qui brillent de plaisir, sous le jeu de la vérité ? Elle voudrait sûrement explorer ses souvenirs comme dans une pièce de théâtre. Il lui tendrait les mains, et elle le rejoindrait ; monterait sur les marches d'une antique réminiscence, pourrait faire partir d'un décor ancien. Combien donnerait-il pour retrouver une seconde seulement l'odeur des marchés aux épices, les voix qui hélaient du grec que l'on nomme à présent ancien ? Mais bien sûr, il ne parle pas du reste. De tout ce qui englobe la joie et le bonheur - la douleur, intense et toujours présente, mentale et acide. La mort - des autres, toujours. La perte infernale. L'infernal temps qui s'égrène comme une horloge démoniaque. Les guerres et les maladies. La famine. L'humanité n'était ni douce ni bonne. Elle était.

Histoire de l'art. Il a envie d'exulter comme un gosse, mais quelque chose lui souffle que ce n'est qu'une partie de la réponse. Un puzzle plus complexe que ce qu'il avait escompté. Froncement de sourcils, dans le sourire vainqueur qui se suspend. Vous êtes doué. Pourquoi ça lui fait plaisir, ce simple compliment, sans réelle attache ? C'est un plaisir simple, comme une caresse sur la tête, ou un sourire plus brillant qu'un autre. Le sien, à elle, possède une malice qui renverse la gargouille. Troublé, il détourne ses iris sombres. « Occupation première ? » répète t-il d'un ton boudeur. Elle le place sur une voie. Son cerveau alcalin pulse au rythme de ses réflexions. L'art, mais en rapport avec la musique ? Priam pense à la composition, mais c'est trop facile. Trop simple, non ? Ses prunelles soudain fendues par tant d'intense cogitation fixent sans pudeur les courbes et le corps féminins. « Le rythme ? » Et alors qu'il prononce ce mot, il sent son coeur s'étreindre en imaginant les pythies d'autrefois, en transe, dansant et ondulant comme des serpents. Il songe aux prêtresses de tout temps, offrant corps et rythmes de leurs âmes aux dieux. Il imagine Pétra, et c'est avec un trouble qui augmente qu'il la voit, sous ses paupières, dessous ses cils, danser. Lentement, comme si chaque mouvement était imprimé sur sa rétine, formant des fantômes les uns derrière les autres, une empreinte d'une danse. Danseuse, oui. Non ? Il ne sait plus. Ne sait pas si il veut savoir. Si, bien sûr que je veux. La pensée le brûle dans son implacable dureté. Elle a jaillit sans qu'il ne réfléchisse. « Vous faites de la musique ? Quels genre de rythmes : électroniques, exotiques, classiques ? » Il creuse. Cherche sous la peau et les yeux, les détails qui la forment et la déforment.

A elle. Son tour. Ils se lancent une balle intangible. Il hoche la tête une fois, puis deux. Il l'encourage. Peut-être qu'il veut perdre. Peut-être qu'il veut qu'elle devine, pour voir juste si elle en est capable. Ce qu'elle pourra désirer ne sera rien. Lui pourrait se montrer cruel, ou profiteur, ou taquin. Le pouvoir qu'ils se donnent est plus important, balance cassée. Musée. Il ne bouge plus. Laisse les mots se dérouler devant lui comme une langue serpentine. Moto. Il se hérisse, et les plumes de ses ailes gonflent un peu, comme un pelage sous l'humidité. Ses yeux lancent des éclairs. Mauvais perdant, en fin de compte. Sale gosse, qui a presque envie de la contredire. Pour le plaisir. « Un musée. Peut-être bien. Mais il va falloir être plus précise. » Le ton boudeur, les lèvres retroussées en un sourire féroce. « Ma moto, sérieusement ? » Il l'observe puis d'un air défiant, il rétorque : « Pourquoi pas ? Tant que vous ne l'abîmez pas. Tant que vous ne vous abîmez pas » glisse t-il avec une moquerie malicieuse. Il continue de l'observer. Jolie chose, fragile poupée. Il aime l'humanité qui découle d'elle. Il aime sa façon de sourire et de le regarder. Non pas comme un monstre, mais comme une curiosité. Non pas comme un objet de cirque mais comme un être au passé mystérieux. « Qu'est-ce que vous aimez tant, dans l'Art ? » Le Louvres. C'est pour l'Art qu'il y travaille. Pour être proche d'Ambroise aussi. Pour être le gardien de la créativité humaine. Parce qu'il a toujours admiré leur faculté à imaginer. Si il sait rejouer et reproduire avec une perfection agaçante, la création reste une chose intrinsèque à l'homme, ou à quiconque peut mourir. Ses oeuvres sont inachevées, bossues et décalées. Il ferme les doigts en poings, puis les ré-ouvre. Réalise seulement. Gargouille idiote. « Vous devez être trempée et frigorifiée. Voulez-vous interrompre notre échange pour le remettre à une prochaine fois ? » Ca ressemble à l'excuse d'un homme qui va perdre. A la fuite d'un lâche. Mais c'est avant tout les paroles d'un homme qui n'est pas si humain et qui a oublié ce que c'est que de souffrir du froid. Dans d'autres circonstances, il l'aurait pris dans ses bras, enveloppé dans ses ailes comme des barrières de plumes. Mais il comprend la méfiance du contact. Lui-même aime contrôler ce qui touche sa peau. Et si il pourrait lui souffler dessus à la manière d'un chauffage un peu antique, il n'est pas sûr que ça serve à quoi que ce soit.

Une chose est certaine. Troublante. Implacable. Lancinante. Il n'a pas envie de l'oublier, cette Pétra. Il n'a pas envie de la délaisser, et qu'elle redevienne un visage inconnu dans la foule. Il n'a pas le désir de l'abandonner. L'âme d'un gardien ravivée. Un petit bout, minuscule étoffe, d'un peu de foi, qui brille dans l'obscurité d'un trou de néant, au creux de la poitrine de pierre.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Mar 13 Oct - 18:53


CREPUSCULE DU SOIR




L'Art. Elle nage dans cet étang depuis son enfance. Musique, danse, et piètre dessinatrice. Les mélodies ont donné un rythme à son éducation, puis à son existence. Une sorte d'échappatoire pour oublier ce qui l'entourait et ce qui l'entoure encore aujourd'hui. Seul moyen de fuir les craintes, fut un temps. Au début, grâce au piano. Frôler les touches de son instrument de prédilection, depuis plus de dix ans, les caresses sont éteintes, ne lui rappelant que l'opportunité qui lui est passée sous le nez. Mélancolie d'un rêvé brisé, d'un objectif à jamais inachevé. Elle s'en est remise, grâce aux nouvelles occupations. Parfois nostalgique, quand elle prend du recul et voit la vie qu'elle mène aujourd'hui, qu'elle regarde les bons et mauvais côtés, ne retenant que ces derniers. Occupation première ? Le sourire étiré, lippes victorieuses en étant témoin de la réaction de l'homme. Les indices qu'elle laisse planer, vague idée de ce qu'elle fait. Quel genre. Elle réfléchit. Puis hausse les épaules. Ce serait trop simple de simplement dire Cabaret. Ce n'est même pas un genre, en soi. Mais on comprend rapidement le style joué dans les établissements qui se proclament comme tels et quand bien même cela ne lui plaît pas forcément, elle n'a pas son mot à dire. « Ça dépend. », qu'elle dit banalement. Elle n'a pas envie de lui donner trop d'informations, n'a pas envie de le mettre sur la voie. « On aime bien les sons festifs et... joyeux. » Jamais les mêmes spectacles deux fois de suite. Certains plaisent plus que d'autres, généralement ceux où elle est le moins à l'aise. Car ça demande à dévoiler. Dévoiler certaines parcelles de son corps, chair dénudée qu'elle ne peut plus dissimuler.

Travailler au Moulin Rouge, ça a été une fierté, au début. Puis elle s'est rendue compte, assez rapidement, que ses espérances n'étaient qu'illusions et fausses vérités. Idéal brisé quand elle a compris comment on la voyait. Elle n'était et n'est toujours pas aimée pour ce qu'elle est, lorsqu'elle est sur scène. Personne ne fait réellement attention au travail, à l'endurance, aux grands gestes qui déboitent, les yeux simplement rivés sur des corps désirés. Pas d'admiration pour les talents montrés, simple envie de toucher. Peut-être bien. Elle en est sûre. Il veut de la précision. Elle soupire, parce qu'elle sait qu'elle ne trouvera pas. Elle ne fréquente pas énormément ces lieux-là, même si l'envie y est. Encore une fois, le temps qui rattrape. Prise la plupart des journées, les soirs aux élans festifs qui s'enchaînent et la courte nuit pour se reposer. Puis chasser, les âmes qui s'éteignent. « Je trouve que c'est déjà assez précis. » Tirade boudeuse, curiosité piquée à vif, les méninges ont beau fonctionner, ce n'est pas comme si elle connaissait les professions que l'on pouvait exercer dans un musée. « Vous êtes dans la conservation ? Surveillance ? Documentation ? » Autant tout balancer. Doit bien y avoir une bonne réponse, qu'elle se dit. « Et oui, votre moto. Elle est belle. Pas amochée. » Elle contemple l'engin, de loin. Le regard investigateur, comme pour en discerner entièrement les caractéristiques. « Puis je risque pas de tomber. Il pleut plus. » Comme une évidence. Comme si elle ne peut pas déraper, quand le temps ne fait pas des siennes.

« L'Art, c'est une issue. » Elle n'en parle jamais, pourtant. Petra, c'est celle qui serait capable de s'assoir devant un tableau, de le regarder pendant des heures, de finalement se perdre. « L'Art, ça exprime des pensées qu'on n'arrive pas à formuler. » Sourire étiré, regard dans le vide, qui sillonne l'horizon. « C'est aussi une façon de voir le monde, avec des yeux qui ne sont pas les nôtres. » Trempée. Frigorifiée. Instinctivement, elle replace correctement la veste qu'elle a sur les épaules. Remettre à une prochaine fois. Moue qu'elle cache en baissant la tête, les cheveux qui viennent se fondre dans les creux, surplombant les pommettes. Une prochaine fois. Petra, elle ne dit rien. Pas encore. Ça se chamboule, dans sa caboche. Bousculade de pensées qui se tapent les unes contre les autres. Depuis quand est-elle aussi bavarde ? Non. Depuis quand prend-elle autant de plaisir à parler ? Quand elle est avec d'autres, comme avec Calla par exemple, elle a simplement l'impression de parler à un mur de pierre. Ironique quand on sait que l'homme en face est solide comme la roche. Et pourtant, elle a l'impression qu'on l'écoute. Ce n'est peut-être qu'une sensation, mais ce n'est pas si désagréable, malgré le froid qui vient titiller le bout de ses doigts, le jeans décoré de boue et les mèches de cheveux qui laissent échapper quelques gouttes d'eau. Elle hausse les épaules, chose courante pour elle, prenant soin de ne pas croiser le regard, puis fait un non de la tête. Non pourquoi ? Elle ne sait pas si c'est pour dire qu'elle n'a pas froid, ce qui se rapprocherait plutôt d'un mensonge, ou parce qu'elle n'a pas forcément envie de repartir. Ou les deux. « Vous voulez partir parce que vous avez perdu ? » Voix enfantine, ton qui veut se rapprocher de la neutralité, once d'interrogation et peut-être même un brin de déception. « Mauvais perdant ? » Elle se demande, si la question posée à son égard n'attend pas une réponse précise. Peut-être n'est-elle pas de si bonne compagnie (ce qui ne l'étonnerait pas plus que ça). « Ah. Vous aviez peut-être quelque chose de prévu. » qu'elle lance plutôt comme une affirmation et non une supposition. « J'ai peut-être gâché votre temps. » qu'elle articule, coupable. « Désolée. » C'est dit tout bas, mais c'est quand même prononcé.


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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Mer 14 Oct - 13:04

Crepuscule du soir
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.


Les gargouilles sont ceux qui agissent lorsqu'il le faut. Autrement, ils ne sont que spectateurs de la vie qui les dominent autour d'eux. Il ne font pas partie de cette masse grouillante, ils se contente d'observer les fluctuations vivantes, jugeant et procédant à la traque de ceux qui menacent l'éternel justice, la grande balance de la vie. Cela peut tenir à sa curiosité, ou à sa nature d'observateur, mais Priam regarde. Il découpe de ses iris fendus les cheveux humides, les manteaux qui forment des bosses de tissu épais sur son corps fin et élancé, les traits tirés sur lesquels tombent les gouttes, la joliesse de la créature face à lui. Une poupée qui cache une âme pourrissante. C'est cela, les faucheurs, non ? Il pourrait les plaindre. Après tout, elle l'a dit elle-même : ils ne ressentent, ni l'un ni l'autre, le goût plaisant des choses sur leur langue. Des pensées étranges viennent flotter dans l'esprit perdu de la gargouille. Quel goût aurait le sang d'un être qui ne serait pas souillé par le mal ? Quelles saveurs peuvent se cacher dans le contact d'une peau, la chair tendre d'un plat brûlant, une tasse de café ? L'attention qui se recentre. Aux rythmes joyeux les corps défendus. Festivité des sons. « Vous bossez dans des foires ? »  qu'il dit d'un ton moqueur, parce qu'il sait que ce n'est pas ça du tout. A côté de la plaque. A côté de ses pompes. Si il imagine facilement qu'elle puisse être danseuse, pas une seconde le Moulin Rouge n'effleure ses pensées. Endroit de peu de foi, et surtout pas de la sienne. Non pas qu'il juge cet endroit infâme, mais pour un être au cerveau et au corps de pierre, ce qu'a à proposer ce cabaret n'est rien.

« Ce n'est jamais assez précis » souffle t-il d'une voix comme dans les films, qui semble vouloir se cacher dans les replis des tympans de ceux qui l'entendent, et en même temps dominer ce qui l'entoure. Il ne dit rien, ne bouge plus. Parce que ce qu'elle tente, c'est flagrant. Il secoue enfin la tête, amusement visuel. « Peut-être bien. Mais il va falloir choisir parmi tous ces possibles métiers. Ou d'autres encore. L'homme a tellement de choix » qu'il glousse, comme un enfant. Ca lui était venu spontanément, le rôle de gardien. Parce que c'est un parallèle si énorme, avec son grade de gargouille, berger de l'humanité. Et puis, il était ainsi à la fois proche et éloigné de l'humanité, des foules. Il a un rire grave. Un véritable rire, comme un grincement de l'âme, en plus joyeux. « C'est donc votre type ? Les motos, uniquement ? » Moquerie du genre. Sous-entendu grotesque. Personne n'aime les motos plus que les gens. Non ? « Vous faites vraiment aussi peu attention aux risques, ou vous le faites exprès ? » C'est pas dit méchamment. Ca pourrait être un reproche, mais c'est léger et joyeux, bizarrement. Ils se cherchent. Ils se trouvent. Ils se testent, comme deux bêtes sur le même territoire.

Beauté des mots. Il a toujours aimé la poésie, Priam. Il a entendu certains poètes inconnus du monde créer des odes à des gens, à des êtres, à des paysages, des choses plus belles que n'importe quelle chanson. Il reconnait la passion et la douceur, la violence d'un amour pour quelque chose d'abstrait. Il reconnait, parce qu'il ressent la même chose. C'est une brutalité sans limites quand une oeuvre vous prend. Et c'est l'impression qu'il a, devant Pétrouchka, de regarder une oeuvre d'art éphémère. Il ne dit rien, la laisse choisir ses mots, et garde ses pensées pour lui. Mais la voilà qui dit non, joli tableau de chair et de tendons. Le sourire qui se crispe, franchement amusé, un brin agacé, tel un gamin pris la main dans le sac. « Tsss » qu'il fait, onomatopée fantômatique, écho de celle féminine d'avant, il y a quelques instants peut-être. « Je n'ai pas perdu. » Le mot accentué, un claquement de langue, une pointe d'accent d'autrefois. « Même si je dois avouer que vous avez une longueur d'avance. Je travaille dans un musée. Au Louvres. Reste encore à savoir ce que j'y fais. Peut-être que je crée des oeuvres ? Ou que je les restaure ? » Des propositions. Fausseté. Elle se doutera que ce n'est que poussière aux yeux. Il fronce les sourcils sans comprendre le revirement soudain des paroles, et le désolée sonne comme un couperet. Certain qu'il est qu'elle s'excuse peu, remercie encore moins. « Vous voilà bien assurée de mon emploi du temps » qu'il gronde, en colère contre cette façon bien féminine de se persuader d'une chose. « Je n'avais rien de prévu. Vous êtes ce qui m'arrive de plus intéressant depuis des décennies » qu'il lâche, plus doucement. « Je dispose de tout le temps du monde. Quand bien même je n'apprécierais pas celui passé avec vous, ce qui n'est pas le cas, il ne serait pas gâché. » Il hausse une épaule et s'approche d'elle. Un pas. Un simple pas. Involontairement, inconsciemment. « Vous tenez tant que ça à essayer ma moto ? » Regard vers l'engin rutilant sous la pluie. Verte et noire. Flambant neuve. Marque japonaise, et rapide comme un félin. Elle semble presque vivante. Plus que son chevaucheur, du moins. « J'aime pas qu'on y touche. C'est à moi. » Le ton enfantin et possessif. Mes affaires, à moi, on y touche pas, c'est à moi, à moi ! Soupir. « A une condition alors : vous mettez mon casque. » Elle l'a battu. Même pas dans les règles, en plus. Il s'est laissé faire, ne s'est pas débattu. C'est la faute à ses yeux, et à son humanité. Il a jamais pu résister à la mortalité d'un beau regard. Il a jamais su dire non aux êtres qui savaient le toucher. « Une deuxième condition, tiens. Vous sur ma moto. Moi sur la votre. On roule. Jusqu'à ce que le temps s'arrête. » Stupide. Il voudrait revenir sur ses mots. « Non. Non. » Idiote statue d'albâtre. « C'est moi qui risquerait de gâcher votre temps. Faites donc un tour. » Il tapote la carcasse de métal qui lui appartient. Invite. Tend le casque. Sans émotion. Il ne doit pas. Ce n'est pas bien. Elle n'a pas tout le temps du monde, elle.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Mer 14 Oct - 21:42


CREPUSCULE DU SOIR




L'eau ruisselle, glisse sur les mèches de cheveux qu'elle ne remet pas en place. Combien de temps est-ce que cela fait, qu'elle n'a pas autant parlé ? Les mots qu'elle prononce, tirades mises en place, elle a parfois l'impression que cela fait bien longtemps qu'elle n'a pas tenu une discussion aussi longue avec une personne dont elle ne connaît, au final, pas grand chose, mais l'essentiel. Comme si la faculté de communiquer lui a été redonnée, comme si elle se sent assez en confiance pour pouvoir articuler plus de quatre mots les uns à la suite de l'autre. Presque un exploit à marquer d'une pierre blanche, d'une soirée à se remémorer. Combien de fois a-t-elle eu l'occasion de croiser une créature ? Si peu souvent. Peut-être qu'elle ne fait pas assez attention, peut-être qu'elle a le visage trop souvent baissé, peut-être que ses yeux fuient trop rapidement, ne sillonnent pas assez les horizons et alentours pour prêter attention aux bêtes qui se fondent dans les foules que connaissent les allées de Paris. Parfois, on a l'impression que Petrouchka n'est que témoin des événements qui se déroulent autour d'elle. Qu'elle ne prête pas attention aux autres, qu'elle ne souhaite tout simplement pas s'impliquer dans des affaires qui ne la regardent pas. Elle passe son chemin, traverse les ruelles vides et poussiéreuses pour ne pas avoir à faire au bruit assourdissant des rues bondées d'un monde qu'elle n'ose frôler. Moins il y a de monde, mieux elle se sent et plus naturellement elle agit. Elle balaye les traces d’artificialité qui la caractérisent lorsqu'elle est en communauté. Les sourires crispés qui se dissipent, les rires nerveux qui sombrent dans le silence, laissant place à une personne beaucoup moins méfiante, mais toujours aussi naïve. Dans la voix, dans les gestes, les expressions innocentes, la maladresse qui la rendent presque adorable. Presque, seulement. Le sourire vient fendre son visage, lippes qui s'étirent. « Une foire... Disons que parfois, ça peut en donner l'impression. » En y réfléchissant bien, la comparaison n'est pas si mauvaise, quand elle y pense. Les regards, tous dirigés sur les corps qui se cambrent, des prestations et des applaudissements. Ça lui passe par l'esprit, et elle hausse simplement les épaules, plus pour elle-même que pour lui. Si elle en avait la possibilité, elle changerait sûrement de métier. Mais actuellement, ça paie bien. Et l'argent, quand bien même on ose dire qu'il n'est pas si important, elle lui trouve certaines nécessités.

La curiosité qui s'enflamme. Ça la ronge presque de ne pas savoir ce qu'il fait, dans la vie. Comme une question dont la réponse n'est pas donnée, ça la perturbe et c'est une sensation qu'elle n'apprécie que de loin, que chez les autres. Elle aurait bien voulu lui demander de lui dire simplement, mais ça semble à la limite du caprice dont elle n'a pas envie d'user, de faire preuve. Pas envie de taper du pied sur le bord de la route, pas le droit de le pousser à avouer. De toute façon, c'est le jeu et elle ne va pas outrepasser les règles, malgré la vaine tentative, assez subtile à son goût, pour pouvoir dire qu'elle a gagné. Jamais assez précis. Elle manque presque de s'arracher une mèche de cheveux à force de rester dans l'ignorance. « Mais. » Qu'elle se contente de prononcer, comme pour montrer le désaccord. Mais elle n'en dit pas plus. Inutile. L'homme a tellement de choix. Elle garde la mine boudeuse. C'est parce qu'il y a tellement de choix qu'elle ne sait pas comment trouver la profession qu'il exerce. Les suggestions qu'elle lance, elles sont inutiles parce que l'expression de l'homme ne change à aucun mot qu'elle prononce. Aucun indice sur le faciès. Elle aura tenté, au moins. C'est donc votre type ? Les motos, uniquement ? Elle laisse place à l'once d'incompréhension. Elle est longue à la détente, sur certains points. Type. La mémoire qui essaie de retrouver des souvenirs qui n'existent pas. Vingt-et-un ans, aucune relation amoureuse à répertorier. Que le corps qui se fond dans les autres, et aucun plaisir à noter. Pas de désir, pas d'attirance, parce qu'elle ne prend pas le temps de s'intéresser, qu'elle ne prend pas la peine de croiser les regards. Peut-être parce qu'elle n'a jamais été d'une grande sociabilité, et qu'elle a toujours eu peur des autres. « Je... sais pas trop ? » C'est dit sérieusement, mais surtout d'une innocence même qu'on sait qu'elle ne ment absolument pas. Ça s'entend dans l'intonation, c'est à la limite de la nervosité parce qu'elle a conscience que sa réponse n'a pas grand sens mais qu'elle ne sait simplement pas quoi répondre de plus. Elle n'a pas besoin d'étaler ses échecs dans les relations sociales, ça se voit bien assez et c'est franchement pas compliqué de deviner que c'est le néant pour elle, dans les liens plus intimes. « Je le fais pas exprès, j'vous jure. »  Elle le regarde, la franchise dans les yeux. « C'est pas que je fais pas attention aux risques, c'est juste que là, y en a pas. » Parce qu'il ne pleut pas. Têtuée, bornée, et surtout inconsciente.

Je n'ai pas perdu. Le sourcil qui s'arque, le léger sourire aux lèvres. Au Louvres. Mais ça ne donne pas plus d'indications. Et les propositions qu'il suggère, il ne les aurait pas donné si elles étaient véritables, alors elle laisse simplement de côté en notant qu'il est certainement ni dans la création, ni dans la restauration. « Vous êtes guide ? » Ça réduit déjà le champ de recherche, mais laisse tout de même un large choix de possibilité dans la palette des métiers que l'on peut effectuer dans un musée. Surtout dans ce musée. Les yeux qui se baissent sur le goudron humide, elle se contente d'écouter. Elle a eu l'habitude de ceux qui l'ont laissé dans une rue, disant qu'ils reviendraient et dont elle n'a plus jamais eu l'occasion d'apercevoir la silhouette quand bien même elle avait attendu pendant de bonnes minutes. Pour une fois qu'elle ne gâche pas le temps de quelqu'un, le fin sourire vient orner son visage qu'elle le relève dès lors qu'il fait mention de la moto. Il s'approche, elle le remarque, mais ne recule pas pour autant. « Oui. » qu'elle répond simplement. Oui, elle tient tant que ça à essayer cette bécane qu'elle zieute discrètement. C'est pas qu'elle n'aime pas la sienne, bien au contraire, mais elle reste ouverte aux autres bolides qu'elle peut croiser. Le rire qui résonne dès lors qu'elle l'entend dire. A lui. Si possessif dans les mots et pourtant, il cède sans qu'elle n'ait rien à rajouter. Vous mettez mon casque.Grimace de mécontentement qui se dessine, le soupir qu'elle ne manque pas de lâcher et de faire entendre. Il ne pleut pas. Et le casque, c'est pas pratique, selon elle. Moi sur la votre. Elle froncerait presque les sourcils, mais ne le fait pas. Sa moto, elle aussi, elle ne la prête à personne. Même pas à ses frères. Pourtant, l'échange lui semble judicieux. Et il a l'air raisonnable. Et de confiance, même si ça ne fait pas longtemps qu'elle lui traîne dans les pattes. Jusqu'à ce que le temps s'arrête. Le faciès s'adoucit. Pour elle, ça peut s'arrêter si rapidement. Ça peut, en un claquement de doigts, en un battement de cils, mettre un terme au dernier chapitre de son existence. Elle sourit tout de même. Elle, rouler sans s'arrêter, pour toujours, à jamais, jusqu'à ce qu'on vienne la chercher, ça ne la dérangerait pas. Rouler, ici et là, faire le tour du monde, bouger avec sa moto, voir les paysages différents, divers, mettre les roues dans des contrées qu'elle ne visitera sûrement jamais. Non. Non. Elle les fronces, les sourcils qui laissent apparaître des traits légèrement plus durs. Le casque tendu vers elle, elle hésite presque à s'avancer afin de le prendre. Petra, toujours à côté de sa bécane, elle prend les clés qui sont encore sur le contact, les enferme dans l'une de ses paumes. Sans un mot, elle prend le casque de moto et le regarde sur tous les angles. « Je suis vraiment obligée ? » qu'elle demande, comme si c'était un calvaire de devoir le mettre sur son crâne. « C'est lourd, pour ma tête. » Excuse bidon qu'elle énonce, recherche d'une quelconque pitié, tentative d'amadouer. Elle le met sous l'un de ses bras, s'avance, passe à côté de lui sans lui lancer un regard, parce que c'est toujours aussi déstabilisant, et jette un premier coup d’œil, de plus près, à la moto qui n'est pas sienne. Elle frôle de ses doigts le métal, léger sourire qui décore son visage. Souplesse dans les jambes, l'une qui se lève et qui se met de l'autre côté, sans même demander une nouvelle fois la permission, elle s'assoit comme si de rien n'était, comme si elle en avait toujours eu le droit. « Vous devez avoir sacrément confiance, quand même. » Qu'elle dit alors qu'elle observe chaque parcelle de l'engin. « Vous avez pas peur, que je parte avec et que je revienne pas ? » Un regard vif, rapide, presque mesquin, qui heurte le sien. Elle tend le bras qui n'est pas occupé à tenir le casque, rouvre sa paume qui laisse apparaître le métal. « Vous êtes sûrs que vous voulez pas rouler avec moi ? » qu'elle interroge, candeur dans l'intonation, les clés qui ne demandent qu'à être utilisées. « Votre perte, pas la mienne. » qu'elle conclut, haussant les épaules. Elle na va pas l'obliger, s'il ne veut pas.  

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Sam 17 Oct - 18:12

Crepuscule du soir
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
Et l'homme impatient se change en bête fauve.


Il ne sait toujours pas, et sa curiosité continue de mordre. Mais il la fait taire, la musèle, pour plus tard. Mais y aura t-il seulement un plus tard ? Peut-être qu'il ne fait que l'espérer. Refuse une réponse, nie l'évidence du hasard. Gargouille temporelle aux mystères internes, et qui se surprend à penser parallèlement aux humains. Priam boit l'humanité jusqu'à la lie, pour s'abreuver de ce qui lui manque. C'est peut-être pour ça qu'il reste avec Pétrouchka. Parce que, malgré qu'elle soit une créature comme lui, elle reste plus proche de ces êtres qu'il se doit de protéger. Loyauté indéfectible, ancrée dans les veines de charbon et d'albâtre. Il la perd dans ses paroles, et s'en veut pour ça, un millième de seconde de culpabilité volage. Mais c'est un jeu, après tout, et l'observer chercher est un bonheur parmi d'autres. Quant à sa boutade, elle n'est comprise que tardivement. Humour rompu dans l'air, aussi vieux que le temps, et sûrement aussi décati. « C'était maladroit de ma part, désolé.» Des excuses vieilles de mille ans. Priam a déjà détourné les yeux, dans ce ballet dansant qui se commet entre eux. Le sourire à l'audace flamboyante. Elle est juste têtue, voilà tout. Il n'a rien à ajouter, hormis qu'il l'admire pour autant d'inconscience. Mais ça, il ne le dit pas.

« Je ne suis pas guide.» Il s'amuse du négatif. Il ne donne plus d'indice. Elle a déjà presque gagné, après tout. Encore un peu, un pas ou deux près de l'abysse, et alors elle saura. Il est heureux de l'avoir rencontré, Priam. Bêtement heureux, même. Oui. Ca vaut bien une moto, quel qu'en soit ses reproches et ses railleries. Il voudrait toucher la peau pâle, non par désir charnel mais par curiosité. Parce que la chaleur d'un corps lui manque, ce simple contact tiède. Il ne se souvient plus si les faucheurs ont aussi le sang chaud. Peut-être bien. Il continue de tendre le casque et hoche la tête, sourcils froncés. « Condition si ne qua non. Pas de casque, pas de moto.» La caresse féminine sur l'engin le fait frissonner, comme si par prolongement, c'était lui qu'elle frôlait. La possessivité lui remue les entrailles de pierre. Il a un rire, un début de rire qui se stoppe dans des paroles mesurées. « Confiance ? Ce n'est pas le mot que j'aurai employé. » L'amusement vif et courageux d'un gosse prêt à tout pour plaire, peut-être. Même à offrir ce qu'il a de plus précieux, pour quelques secondes de lien, d'attachement. Quelque chose qui le fasse se sentir vivant, plus vivant que de la pierre bouffée par du lierre. « Je n'ai jamais peur» qu'il murmure, dans le vent. « Mais sachez que si vous osez vous enfuir avec ma moto, je vous retrouverai.» Dis comme ça, c'est presque beau, c'est comme une promesse. Il songe soudain qu'elle en serait capable - orgueilleuse demoiselle, qui plutôt que de désirer le revoir, voudra sûrement qu'il la cherche elle. Il n'a rien contre, en s'imaginant tout cela. Ca confère une grâce à leur rencontre, et à leurs retrouvailles. Si il doit payer de son bolide favori la beauté assise dessus, soit. « Je ne-.» Je ne suis sûr de rien. L'hésitation qu'il ne prend pas la peine de camoufler. Bien entendu qu'il voudrait rouler avec elle. Mais elle finira par s'éteindre. Une flamme vive soufflée par la pluie. Et lui, lui, il continuera à rouler, comme une ombre sous les sapins. Il se sent égoïste. « Je trouverai un moyen de vous voler votre temps bien plus agréablement.» Pas d'arrière-pensée, hormis qu'un après existe sûrement.

Il s'approche et verrouille le haut du blouson. « Je vous laisse le temps. Mais revenez vite.» Presque paternel, si ce n'était ce regard ancestral qui dévisage. Qui semble voir au-delà de tout, jusqu'à l'os, jusqu'à l'âme. « Amusez-vous bien avec ma beauté.» On ne sait à qui il parle, la mécanique jolie, ou la cavalière séduisante. Il a ce fin sourire malicieux et se recule. Le son de sa propre moto le fera frémir, comme à chaque fois, et ses doigts pianoteront dans l'air, comme pour toucher lui aussi le guidon. Il observe, avec une fixité de pierre, une rigidité toute temporelle. Il n'a pas peur. Parce qu'il la retrouvera, peu importe ce qu'elle fait. Il a pris le temps, quelques secondes, pour inspirer son odeur. Ce mélange étrange, sans qu'il sache dire si il s'agit de sueur, de parfum ou de savon. Un mélange capiteux et doux, et sauvage. A l'image de sa porteuse. Priam sent son coeur s'envoler, caracoler dans sa cage thoracique marbrée.

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MessageSujet: Re: Crepuscule du soir    Dim 18 Oct - 15:23


CREPUSCULE DU SOIR




Devinettes. Toujours compliquée, pour elle. Elle qui ne sait pas lire les autres, qui n'a jamais vraiment appris à discerner une personnalité d'un simple regard, quand bien même elle pouvait observer les manies, gestes, tics et tocs, habitudes. Et là, avec si peu de renseignements, elle ne peut simplement mettre le doigt sur la profession exercée. Louvre. C'est vaste. Des compétences diverses et variées, des domaines qui diffèrent énormément les uns des autres. Une palette de métiers. Je ne suis pas guide. Quoi, alors ? Elle réfléchit, mais abandonne bien rapidement l'idée de trouver une réponse dans les secondes qui suivent. Au pire, elle peut mettre les pieds au Louvre. Et attendre. Observer. Mais faut elle encore qu'elle trouve le temps de s'y rendre. Peut-être aussi que ce serait plus productif pour elle. Elle, qui préfère sûrement dormir durant les cours magistraux, que de rester concentrée sur la voix monotone d'un professeur qui rend toute la matière ennuyante. La carcasse métallique qu'elle observe depuis de bonnes minutes, entre les coups d’œil rapides vers son propriétaire. Ça la démangeait, de ne pas pouvoir s'en approcher, de ne pas pouvoir essayer une autre moto que la sienne. Elle ne sait même plus d'où lui vient cette passion pour les deux roues. Elle ne se souvient pas vraiment de la première fois quand elle a ressenti de telles sensations, qui l'ont certainement poussé à continuer de vivre aussi aventureusement. Peut-être était-ce seulement quelques temps après son expérience de presque mort. Peut-être plus tard. Mais c'est quelque chose qu'elle n'a plus lâché. Ça lui permet de fuir, tout ce qui entoure. De partir, rapidement, quand le temps manque. Mais pas dans Paris. Paris, les bouchons, les zigzags entre les voitures. Voitures qu'elle ne supporte pas. Qu'elle ne touche jamais. Pas le permis pour les quatre roues. Jamais effleuré le volant, rarement enfermée dans l'une d'elle. La voiture, comme une prison. Trop de parois. Pas assez d'air qui vient taquiner l'épiderme, sauf quand on ouvre la fenêtre. Et encore. Pas de casque, pas de moto. Elle ne va pas lui chercher des excuses plus longtemps. S'il faut le mettre, elle le mettra. Pas comme si elle n'en avait jamais enfilé un auparavant. Pas comme si ça ne lui avait jamais sauvé la vie quand elle se retrouvait à manger le bitume. Comme si les chutes étaient fréquentes et pourtant, on la voit de plus en plus la tête découverte, les cheveux qui dansent sous la vitesse dont elle fait preuve. Trop d'inconscience, trop d'imprudence, comme si sa vie ne lui importe pas plus que ça. Comme si pour une quelconque raison, elle pense qu'en terminer ici et maintenant, ce n'est pas si grave. Accepter trop facilement le cours des choses, de la vie. Combien de fois a-t-elle appelé l'un de ses grands frères, ou même les deux, pour qu'ils viennent la ramener à la maison quand elle se mettait dans une affaire dont elle ne pouvait pas se dépêtrer elle-même ? Nombreuses ont été les fois où l'un avait dû redresser la moto, et l'autre redresser l'irresponsable qui restait à côté de ses pompes, bien trop sonnée pour comprendre réellement ce qu'il se passait. Alors le casque, elle l'accepte, quand bien même elle ne trouve pas la sensation d'avoir quelque chose sur le crâne, bien agréable. Comme si on ne pouvait pas pleinement profiter des effets de la vivacité de l'engin. « D'accord. » Résignation, défaite. Casque ce sera, prudence à attraper et adrénaline à modérer. Mais sachez que si vous osez vous enfuir avec ma moto, je vous retrouverai. Elle arque un sourcil, l'once de provocation qui se dissimule sous ses traits. La retrouverai. Quelque chose qu'elle demanderait à voir mais elle ne sait pas si elle a l'esprit assez joueur pour pouvoir partir avec cette moto qui n'est pas sienne et laisser celle qui lui appartient sur le bord de la route avec lui. Elle a presque l'impression de lui avoir piqué toutes ses affaires. Veste. Casque de moto. Bécane. On pourrait croire qu'elle l'a dépouillé. Elle referme sa paume ouverte, emprisonne ses clés qu'elle met dans l'une de ses poches de jeans. Je trouverai un moyen de vous voler votre temps bien plus agréablement. Quand bien même l'arrière-pensée n'y est pas, elle n'y aurait pas réellement fait attention. Le temps que ça monte au cerveau, que ça digère, qu'elle comprenne et même là, elle ne verrait pas la subtilité des mots employés. Pas l'habitude de jouer avec les phrases, avec les termes, avec les double-sens qu'elle ne remarque pas souvent pour ne pas dire jamais. Peut-être pour ça que parfois, à l'université, on ne lui parle pas vraiment. Faut tout lui expliquer. Les jeux de mots qu'elle met du temps à assimiler ou qu'elle ne comprend jamais. Et eux qui ne voient pas où elle veut en venir quand, vainement, elle récite une blague qui dans sa langue natale, sonne quand même mieux. Elle hausse les épaules, met le casque devant elle. « J'en doute. » Petit pic. Elle ne connaît rien de mieux que la moto, la petite. Elle ne connaît pas la vie. Ce que c'est de vraiment vivre, sans avoir à jouer avec les âmes qu'elle poursuit dans les rues de la capitale. Elle ne sait plus vraiment, ce que c'est que de profiter pleinement du temps qu'il lui reste, sans avoir à se soucier des vingt-et-un grammes à ingurgiter si elle ne veut pas finir poussiéreuse. Je vous laisse le temps. Mais revenez vite. Revenir vite. Elle raye cette dernière partie de la tirade. Revenir serait déjà un bon point. En entier, encore mieux. Amusez-vous bien avec ma beauté. Dernier sourire esquissé, elle met le casque devant son visage et l'observe une dernière fois. Soupir qu'elle laisse échapper, discret mais audible, elle baisse la tête et l'enfile, comme elle le peut. Pas l'habitude. Mais c'est le genre de gestes qui reste en mémoire. Elle le tournicote, droite, gauche, doucement, pour le mettre droit. Démarre. Moteur qui ronronne, qui chauffe, bruit différent de la sienne, comme l'odeur qui n'est pas exactement la même mais qu'elle hume tout de même. Le sourire qu'elle ne dissimule pas. Comme un enfant, quand il reçoit un cadeau, qu'il a hâte d'essayer. Un nouveau jouet avec lequel on s'amuse quelques temps, qu'on abandonne finalement dans un coin de la chambre. Les mains sur le guidon, dernière œillade avant de se lancer. Partir, comme elle est arrivée. Sur une bécane. Pas la sienne. Mais les sensations restent les mêmes. L'air qui frotte sur le jeans boueux, l'humidité qui rend le tout pas si confortable. Le compteur qu'elle ne regarde pas, qu'elle ne regarde d'ailleurs jamais. Excès de vitesse ? Fort probable. Sûrement pour ça qu'elle passe sur les routes où les radars sont peu fréquents. Et là où il n'y a pas grand monde. Grande route vide, qui lui appartient. Trajet qu'elle fait au hasard, temps qu'elle ne prend pas en compte alors qu'elle ne détient pas ce dernier entre les doigts. Qu'il file aussi vite qu'elle sur un chemin qu'elle ne connaît pas spécialement. Regard vers les panneaux. Noms de villes qu'elle lit rapidement, tour qu'elle ne mesure pas. Elle ne sait même pas où elle est, pour dire vrai. Ne peut sûrement pas faire le chemin inverse. Sens de l'orientation qui laisse légèrement à désirer. Bâillements entre deux passages de vitesses. Puis de plus en plus fréquents. Rentrer. Elle ne sait pas l'heure qu'il est. Elle sait simplement que son corps lui demande de s'arrêter et de s'allonger, de fermer les yeux et de les rouvrir que lorsque le soleil ce sera levé le lendemain. Inconsciemment, elle se retrouve devant chez elle. Petit immeuble aux allures chaleureuses et attrayantes. Elle pose le pied à terre, se relève et enlève le casque qui n'a fait que la décoiffer. Cheveux qu'elle remet en place en se servant de ses doigts comme brosse, elle observe l'engin. Pas le sien, évidemment. Elle hausse les épaules, garde le casque sous le bras alors qu'elle se tourne vers la porte de l'immeuble et qu'elle en prend la direction. De toute façon, il a dit qu'il allait me retrouver. pense-t-elle, comme pour se convaincre que non, elle ne l'a pas volé. Qu'elle n'a pas volé ni la moto, ni le casque, ni la veste. Appartement qu'elle ouvre, elle pousse la porte et balance les clés quelque part. Quelque part, chez elle, dans tout le bazar qu'elle n'a jamais rangé, convaincu qu'elle les retrouvera facilement.

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